Alfred Boulant, roi de Biarritz, 1886-1927

Philippe CACHAU Par 0

Cet homme fut le "roi de Biarritz" des années 1880 aux années 1920.

 

                                                                               Alfred Boulant, années 1900-10, collection privée.

 

Derrière cette expression un peu provocante, se cache celui qui fut réellement le maître de la station balnéaire par son activité de grand casinotier et d’hôtelier, propriétaire, actionnaire ou directeur des établissements majeurs de la ville, par sa fortune bâtie là au fil du temps, ses investissements dans les divertissements, ses actions caritatives et ses dons divers à la municipalité. Son nom : Alfred Boulant (1855-1927).

Né le 20 mai 1855 à Metz-en-Couture, modeste village du Pas-de-Calais, près de Cambrai, fils de non moins modestes boulanger et débitrice de boissons, Boulant connut une ascension fulgurante comme le XIXe siècle en produisit tant pour les esprits inventifs et audacieux.  

 

  Maison de Louis et Alexandrine Boulant, parents d'Alfred, à Metz-en-Couture, Pas-de-Calais, cl. Ph. Cachau.   Metz-en-Couture, château Boulant, élévation principale, Gaston Verley, architecte à Paris, 1922, AD 62.   Metz-en-Couture, le château Boulant aujourd'hui, cl. Ph. Cachau.

 

Reprenant le métier de sa mère, Boulant descendit à Paris dans les années 1870 pour rejoindre son cousin Émile Boulant qui avait fondé en 1867 un restaurant-bouillon à leur nom, 34 boulevard Saint-Michel, lequel devait essaimer ensuite dans la capitale.

 

                                         Affiche restaurant Boulant, 34 bld Saint-Michel, Paris, années 1890 - 1900.                   Etablissements Boulant à Paris, affiche fin XIXe - début XXe.

 

Son union en 1879 avec Léontine-Laure Magny (1860-1948) - dont il aura cinq enfants - fille de Modeste Magny, chef renommé du faubourg Saint-Germain, et d’Ernestine-Laure Brébant, issue d’une célèbre famille de cafetiers parisiens des grands boulevards, fut déterminante. Par cette alliance avantageuse, il devint patron du célèbre Restaurant Magny, rue Mazet, cénacle des journalistes, écrivains, artistes et scientifiques depuis le Second Empire.

Mais le destin devait l’appeler sur la côte basque : en 1886, son oncle Émile Catelain (1830-1900), propriétaire du Café-restaurant du Helder, 29 boulevard des Italiens, l’appela à la direction du Casino Bellevue de Biarritz, le seul de la station balnéaire depuis le Second Empire, qu’il venait d’acquérir en mai aux criées du tribunal civil de la Seine.

 

    Le Casino Bellevue dans son état Second Empire avant les remaniements d'Alphonse Bertrand en 1886-87, gravure XIXe, détail.         Le casino Bellevue d'Edouard-Jean Niermans, 1902, avec l'immeuble Boulant de l'hôtel d'Angleterre, 1921-23, à gauche, années 1930-40.

 

Suite à l’incendie survenu en octobre de cette année, Boulant chargea Alphonse Bertrand (1826-1897), ex-architecte impérial, le plus réputé de Biarritz à cette époque, de la rénovation. Le goût de l’architecture et des aménagements intérieurs ne devait plus le quitter.

Pour mieux valoriser sa réussite à Biarritz, Alfred lança la légende de ses modestes débuts au Café anglais de la place Bellevue, actuel Café de Paris, en tant que livreur de bouteilles.

Cette arrivée à la tête du seul casino de la Côte basque fut décisive : son activité de grand casinotier était lancée. L’homme allait devenir en effet l’un des acteurs majeurs des casinos de la Belle Époque, se rendant maîtres, après Biarritz, de ceux de Trouville (Eden Casino, Casino-Salon), Deauville, et Saint-Sébastien, le Biarritz espagnol, de 1896 à 1907-08 environ.

 

            Trouville, Eden Casino, années 1900.              Trouville, le Casino-Salon, années 1900.

 

            Deauville, le casino XIXe, années 1900.              Casino de Saint-Sébastien, Espagne, 1882-87, hôtel de ville depuis 1947, cl. Ph. Cachau.

 

En 1890, Boulant consolida sa position à Biarritz en prenant la direction du Restaurant du parc du Helder, dit aussi Parc Bourguignon, haut-lieu des mondanités biarrotes du temps, acquis en juin par son oncle Catelain aux criées du tribunal civil de la Seine.

 

                                   Restaurant du parc du Helder à Biarritz, direction Alfred Boulant, affiche années 1890.                    Le Casino municipal, concession Boulant et consorts, 1902-1933, publicité années 1900-10.                 

 

En 1902, Boulant obtînt la concession du Casino municipal, nouveau rival du Bellevue, de la part de la société concessionnaire de la ville depuis 1900. Cette activité monopolistique du casinotier suscita l’émotion du monde politique, particulièrement à gauche, et entraina l’adoption de la première loi française sur les casinos en juin 1907.

 

       Biarritz, le premier Casino municipal, 1899-1901, années 1900.                Biarritz, le Casino municipal d’Alfred Laulhé, 1928-29, avec l’Hôtel du Palais d'E-J. Niermans, 1904-05,, au fond, années 1930.

 

L’affaire vit en 1909 l’affrontement au tribunal civil de Bayonne de Poincaré et Clémenceau, d’une part, avocats de la municipalité et de Boulant, et de Millerand, d’autre part, avocat de la société concessionnaire du Casino municipal. Si la ville fut condamnée à 500 francs d’amende et à la révision du cahier des charges, Boulant tira son épingle du jeu en négociant avec le maire Pierre Forsans, une nouvelle concession du municipal jusqu’en 1920, laquelle devait être renouvelée jusqu’en 1933.

Entre-temps, Boulant renforça son leadership sur Biarritz en se rendant propriétaire, en décembre 1903, de l’Hôtel du Palais, ex-Villa Eugénie, dont il fit le navire-amiral de l’hôtellerie de la côte basque que l’on connait aujourd’hui. Suite à l’incendie survenu en février 1903, il en confia la reconstruction et l’extension en 1904-05 à l’un des architectes majeurs de l’hôtellerie de luxe du temps : Édouard-Jean Niermans (1859-1928).

 

      Biarritz, l'Hôtel du Palais, Édouard-Jean Niermans, architecte, 1904-05, années 1900-10.             Biarritz, l'Hôtel du Palais aujourd'hui, cl. Ph. Cachau.

 

Boulant lui avait confié en 1902 la transformation du Casino Bellevue et, en 1903-04, celle du Casino-Salon de Trouville. Le chantier fut dirigé par un jeune architecte biarrot, formé à Paris : Alfred Laulhé (1879-1956).

 

 Villa Cyrano, ex-Labat, déplacée en 1908 par Alfred Laulhé, cl. Ph. Cachau.      Alfred Laulhé, Villa Nanette, 1908-09, cl. Ph. Cachau.      Villa Nirvana, 1904, acquise en 1911, restaurée en 1912, cl. Ph. Cachau.

 

Boulant devait charger celui-ci de ses propres villas (Cyrano, 1908, Nanette, 1908-09, Nirvana, 1912),  des Villas Édouard-VII, près du Palais, en 1925-26, destinées à une clientèle aisée, soucieuse d’indépendance, qui souhaitait loger dans une demeure plutôt que dans une suite ou une chambre d’hôtel, et d’autres réalisations de la station balnéaire : réaménagement du Pavillon Louis XIV devant les Thermes Salins en 1920-21, de l’Hôtel d’Angleterre en 1921 (boutiques rue Mazagran et immeuble à loyer) et 1926 (rénovation), création de la salle à manger Art Déco actuelle du Palais en 1925-26 et du Casino municipal de même style en 1928-29.

 

      Alfred Laulhé, magasins de l'Hôtel d'Angleterre, rue Mazagran, élévations, 1921, AD 64, cl. Ph. Cachau.                 Alfred Laulhé, immeuble à loyer à l'entrée de l'Hôtel d'Angleterre, plan des étages,1921, AD 64, cl. Ph. Cachau.

 

                        Biarritz, Le pavillon Louis XIV, 1905, acquis et restauré en 1920 par Alfred Laulhé, cl. Ph. Cachau.                                     Alfred Laulhé, Villas Édouard VII, 1925-26, cl. Ph. Cachau.

                                   

En homme d’affaire avisé, Alfred Boulant souhaita optimiser la satisfaction de sa clientèle et ses hôtes et, par là-même, ses profits, clef de toute réussite. Les notions de taux d’occupation des chambres et de budget moyen dépensé s’imposèrent rapidement dans ses établissements.

Tenant du one shop stop ou guichet unique touristique, Boulant géra les attentes de sa clientèle dans tous les domaines (voyage, hébergement, déplacement, distractions, services), de l’arrivée au départ, se lançant dans une série d’initiatives : dans les années 1900-1910, il contribua au développement de l’aviation sur Biarritz en vue de favoriser le transport aérien ‒ plus rapide que le train ‒ depuis Paris ou Londres. Il organisa un système de services (véhicules de location, garage-services, blanchisserie) et d’approvisionnements qui lui permit d’être auto-suffisant, apportant à sa belle clientèle tout ce qu’elle attendait d’une station aussi prestigieuse que Biarritz.

 

          Chateau Lamothe à Cissac, Gironde, années 1900.                 Chateau Liversan, Saint-Sauveur, Gironde, cl. Ph. Cachau.

 

Les domaines viticoles du Bordelais (Cissac, Saint-Sauveur) en 1905-07, de Sainte-Gemmes en Seine-et-Marne en 1911, le développement de la Ferme Ranquine à Biarritz à compter de 1920, fournirent vins fins et denrées nécessaires à ses établissements comme à ceux parisiens de sa famille.

 

       Le Châtelet-en-Brie, château de Sainte-Gemmes, restauré et remanié en 1912, années 1910-20.                Terre cultivable de l'ex-Ferme Ranquine, actuel Centre horticole municipal, cl. Ph. Cachau.

 

Boulant, c’est aussi le quasi-monopole des divertissements de la station balnéaire : la tauromachie avec les arènes de Bayonne, rebâties par lui en 1921-22, pour la clientèle espagnole et latino-américaine ; le golf pour la clientèle anglo-saxonne en 1922 et le sport en général avec le Country Club ; la chasse au renard depuis l’Hôtel du Palais ; les bains avec les établissements de la Grande-Plage, du Port-Vieux et de la Côte des Basques ; les spectacles, opéras et variétés-concerts des casinos ; les bals, soirées de gala et soirées thématiques du Palais (Second Empire, Verbena del Amor, Au pied des Pyrénées) ou de l’Hôtel d’Angleterre à compter de 1921, faisant de tous ses établissements des lieux fabuleux.

 

       Spectacles Boulant, printemps 1914, Biarritz, musée historique, cl. Ph. Cachau.                Soirée Second Empire, Hôtel du Palais, septembre 1921, lithographie.

 

Alfred Boulant mit aussi sa fortune – 12 426 923 francs (6 908 872 € environ) à son décès en 1927 – au service des œuvres caritatives de Biarritz. En 1928, sa veuve délivra à la municipalité, en son souvenir de son époux, la coquette somme de 500 000 francs pour la construction de l’hôpital de la ville, avenue de la Négresse, et 500 000 autres pour ses œuvres.

L’incroyable saga Boulant ne serait pas complète sans les critiques que suscita, tant dans son milieu professionnel que dans la presse locale ou nationale, une telle position dominante, imposant ses vues aux municipalités en place.

Ajoutons les drames qui l’affectèrent personnellement : 1884, noyade d’un neveu, emporté au large par une puissante vague lors d’une pêche aux crevettes avec sa fiancée anglaise, âgée de 19 ans ; 1906, décès de son gendre Paul Minbielle, marié huit mois plus tôt à sa 3e fille Marie-Marguerite, future épouse Détrimont ; 1909, décès de maladie de sa fille Jeanne, âgée de 27 ans ; 1916, décès de son dernier-né et unique fils, Charles, dit "Carlito", dans un combat aérien.

 

                      Alfred Boulant avec Léontine et trois de ses quatre filles, années 1910. collection privée.                     Alfred et Léontine Boulant avec deux de leurs petits-enfants, années 1900, collection privée.

 

Alfred Boulant disparut, le 4 octobre 1927, en sa Villa Nanette face aux Villas Édouard-VII du Palais. Son décès provoqua une émotion considérable et lui valut des obsèques grandioses à Biarritz. Son corps sera inhumé ensuite dans le caveau familial du cimetière Montparnasse à Paris.

Mais son emprise sur la ville et les jalousies inhérentes à toute réussite ne furent pas peu dans l’oubli où il tomba dès les années 1930, accentué par l’échec de la gestion du Casino municipal par son gendre Georges Détrimont, installé par sa veuve à la direction des deux Sociétés fermières des Casinos et des Hôtels de Biarritz créées par elle en 1928 (Casinos Bellevue et municipal pour la première, hôtels du Palais et d’Angleterre pour la seconde).

Plutôt qu’une avenue ou une rue comme à Bayonne près des arènes, la municipalité ne lui accorda que la placette au pied de l’Hôtel de l’Angleterre.

 

                                                          L'Hôtel d'Angleterre, 1910, tel qu'acquis par Alfred Boulant en 1921.

 

Il fallut attendre 2016 pour que sa personnalité réapparaisse enfin dans l’histoire de Biarritz via une exposition organisée à la médiathèque par sa descendance.

En 2017, année des 90 ans de sa mort, je fus chargé d’une recherche approfondie, laquelle s’inscrivait à la suite de mes travaux historiques pour la direction générale de l’Hôtel du Palais en 2016 et de l’ouvrage alors convenu (à paraître).

Il y aurait encore beaucoup à dire sur Alfred Boulant.

On trouvera dans l’article relatif à la résidence du Châtelet-en-Brie des éléments complémentaires.

Parce que Boulant est un sujet vraiment passionnant ! Bonne lecture !

 

          Édouard-Jean Niermans (1859-1925), architecte d'Alfred Boulant de 1902 à 1905 au moins, années 1890-1900.             Paul-César Helleu (?), Alfred Boulant, années 1890, collection privée.               Alfred Laulhé (1879-1956), architecte d'Alfred Boulant de 1908 à 1926, années 1900-10.              

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