Paris
Alfred Boulant, roi de Biarritz, 1886-1927
Par
Philippe CACHAU
Le 27/09/2026
Cet homme fut le "roi de Biarritz" des années 1880 aux années 1920.
Derrière cette expression un peu provocante, se cache celui qui fut réellement le maître de la station balnéaire par son activité de grand casinotier et d’hôtelier, propriétaire, actionnaire ou directeur des établissements majeurs de la ville, par sa fortune bâtie là au fil du temps, ses investissements dans les divertissements, ses actions caritatives et ses dons divers à la municipalité. Son nom : Alfred Boulant (1855-1927).
Né le 20 mai 1855 à Metz-en-Couture, modeste village du Pas-de-Calais, près de Cambrai, fils de non moins modestes boulanger et débitrice de boissons, Boulant connut une ascension fulgurante comme le XIXe siècle en produisit tant pour les esprits inventifs et audacieux.
Reprenant le métier de sa mère, Boulant descendit à Paris dans les années 1870 pour rejoindre son cousin Émile Boulant qui avait fondé en 1867 un restaurant-bouillon à leur nom, 34 boulevard Saint-Michel, lequel devait essaimer ensuite dans la capitale.
Son union en 1879 avec Léontine-Laure Magny (1860-1948) - dont il aura cinq enfants - fille de Modeste Magny, chef renommé du faubourg Saint-Germain, et d’Ernestine-Laure Brébant, issue d’une célèbre famille de cafetiers parisiens des grands boulevards, fut déterminante. Par cette alliance avantageuse, il devint patron du célèbre Restaurant Magny, rue Mazet, cénacle des journalistes, écrivains, artistes et scientifiques depuis le Second Empire.
Mais le destin devait l’appeler sur la côte basque : en 1886, son oncle Émile Catelain (1830-1900), propriétaire du Café-restaurant du Helder, 29 boulevard des Italiens, l’appela à la direction du Casino Bellevue de Biarritz, le seul de la station balnéaire depuis le Second Empire, qu’il venait d’acquérir en mai aux criées du tribunal civil de la Seine.
Suite à l’incendie survenu en octobre de cette année, Boulant chargea Alphonse Bertrand (1826-1897), ex-architecte impérial, le plus réputé de Biarritz à cette époque, de la rénovation. Le goût de l’architecture et des aménagements intérieurs ne devait plus le quitter.
Pour mieux valoriser sa réussite à Biarritz, Alfred lança la légende de ses modestes débuts au Café anglais de la place Bellevue, actuel Café de Paris, en tant que livreur de bouteilles.
Cette arrivée à la tête du seul casino de la Côte basque fut décisive : son activité de grand casinotier était lancée. L’homme allait devenir en effet l’un des acteurs majeurs des casinos de la Belle Époque, se rendant maîtres, après Biarritz, de ceux de Trouville (Eden Casino, Casino-Salon), Deauville, et Saint-Sébastien, le Biarritz espagnol, de 1896 à 1907-08 environ.
En 1890, Boulant consolida sa position à Biarritz en prenant la direction du Restaurant du parc du Helder, dit aussi Parc Bourguignon, haut-lieu des mondanités biarrotes du temps, acquis en juin par son oncle Catelain aux criées du tribunal civil de la Seine.
En 1902, Boulant obtînt la concession du Casino municipal, nouveau rival du Bellevue, de la part de la société concessionnaire de la ville depuis 1900. Cette activité monopolistique du casinotier suscita l’émotion du monde politique, particulièrement à gauche, et entraina l’adoption de la première loi française sur les casinos en juin 1907.
L’affaire vit en 1909 l’affrontement au tribunal civil de Bayonne de Poincaré et Clémenceau, d’une part, avocats de la municipalité et de Boulant, et de Millerand, d’autre part, avocat de la société concessionnaire du Casino municipal. Si la ville fut condamnée à 500 francs d’amende et à la révision du cahier des charges, Boulant tira son épingle du jeu en négociant avec le maire Pierre Forsans, une nouvelle concession du municipal jusqu’en 1920, laquelle devait être renouvelée jusqu’en 1933.
Entre-temps, Boulant renforça son leadership sur Biarritz en se rendant propriétaire, en décembre 1903, de l’Hôtel du Palais, ex-Villa Eugénie, dont il fit le navire-amiral de l’hôtellerie de la côte basque que l’on connait aujourd’hui. Suite à l’incendie survenu en février 1903, il en confia la reconstruction et l’extension en 1904-05 à l’un des architectes majeurs de l’hôtellerie de luxe du temps : Édouard-Jean Niermans (1859-1928).
Boulant lui avait confié en 1902 la transformation du Casino Bellevue et, en 1903-04, celle du Casino-Salon de Trouville. Le chantier fut dirigé par un jeune architecte biarrot, formé à Paris : Alfred Laulhé (1879-1956).
Boulant devait charger celui-ci de ses propres villas (Cyrano, 1908, Nanette, 1908-09, Nirvana, 1912), des Villas Édouard-VII, près du Palais, en 1925-26, destinées à une clientèle aisée, soucieuse d’indépendance, qui souhaitait loger dans une demeure plutôt que dans une suite ou une chambre d’hôtel, et d’autres réalisations de la station balnéaire : réaménagement du Pavillon Louis XIV devant les Thermes Salins en 1920-21, de l’Hôtel d’Angleterre en 1921 (boutiques rue Mazagran et immeuble à loyer) et 1926 (rénovation), création de la salle à manger Art Déco actuelle du Palais en 1925-26 et du Casino municipal de même style en 1928-29.
En homme d’affaire avisé, Alfred Boulant souhaita optimiser la satisfaction de sa clientèle et ses hôtes et, par là-même, ses profits, clef de toute réussite. Les notions de taux d’occupation des chambres et de budget moyen dépensé s’imposèrent rapidement dans ses établissements.
Tenant du one shop stop ou guichet unique touristique, Boulant géra les attentes de sa clientèle dans tous les domaines (voyage, hébergement, déplacement, distractions, services), de l’arrivée au départ, se lançant dans une série d’initiatives : dans les années 1900-1910, il contribua au développement de l’aviation sur Biarritz en vue de favoriser le transport aérien ‒ plus rapide que le train ‒ depuis Paris ou Londres. Il organisa un système de services (véhicules de location, garage-services, blanchisserie) et d’approvisionnements qui lui permit d’être auto-suffisant, apportant à sa belle clientèle tout ce qu’elle attendait d’une station aussi prestigieuse que Biarritz.
Les domaines viticoles du Bordelais (Cissac, Saint-Sauveur) en 1905-07, de Sainte-Gemmes en Seine-et-Marne en 1911, le développement de la Ferme Ranquine à Biarritz à compter de 1920, fournirent vins fins et denrées nécessaires à ses établissements comme à ceux parisiens de sa famille.
Boulant, c’est aussi le quasi-monopole des divertissements de la station balnéaire : la tauromachie avec les arènes de Bayonne, rebâties par lui en 1921-22, pour la clientèle espagnole et latino-américaine ; le golf pour la clientèle anglo-saxonne en 1922 et le sport en général avec le Country Club ; la chasse au renard depuis l’Hôtel du Palais ; les bains avec les établissements de la Grande-Plage, du Port-Vieux et de la Côte des Basques ; les spectacles, opéras et variétés-concerts des casinos ; les bals, soirées de gala et soirées thématiques du Palais (Second Empire, Verbena del Amor, Au pied des Pyrénées) ou de l’Hôtel d’Angleterre à compter de 1921, faisant de tous ses établissements des lieux fabuleux.
Alfred Boulant mit aussi sa fortune – 12 426 923 francs (6 908 872 € environ) à son décès en 1927 – au service des œuvres caritatives de Biarritz. En 1928, sa veuve délivra à la municipalité, en son souvenir de son époux, la coquette somme de 500 000 francs pour la construction de l’hôpital de la ville, avenue de la Négresse, et 500 000 autres pour ses œuvres.
L’incroyable saga Boulant ne serait pas complète sans les critiques que suscita, tant dans son milieu professionnel que dans la presse locale ou nationale, une telle position dominante, imposant ses vues aux municipalités en place.
Ajoutons les drames qui l’affectèrent personnellement : 1884, noyade d’un neveu, emporté au large par une puissante vague lors d’une pêche aux crevettes avec sa fiancée anglaise, âgée de 19 ans ; 1906, décès de son gendre Paul Minbielle, marié huit mois plus tôt à sa 3e fille Marie-Marguerite, future épouse Détrimont ; 1909, décès de maladie de sa fille Jeanne, âgée de 27 ans ; 1916, décès de son dernier-né et unique fils, Charles, dit "Carlito", dans un combat aérien.
Alfred Boulant disparut, le 4 octobre 1927, en sa Villa Nanette face aux Villas Édouard-VII du Palais. Son décès provoqua une émotion considérable et lui valut des obsèques grandioses à Biarritz. Son corps sera inhumé ensuite dans le caveau familial du cimetière Montparnasse à Paris.
Mais son emprise sur la ville et les jalousies inhérentes à toute réussite ne furent pas peu dans l’oubli où il tomba dès les années 1930, accentué par l’échec de la gestion du Casino municipal par son gendre Georges Détrimont, installé par sa veuve à la direction des deux Sociétés fermières des Casinos et des Hôtels de Biarritz créées par elle en 1928 (Casinos Bellevue et municipal pour la première, hôtels du Palais et d’Angleterre pour la seconde).
Plutôt qu’une avenue ou une rue comme à Bayonne près des arènes, la municipalité ne lui accorda que la placette au pied de l’Hôtel de l’Angleterre.
Il fallut attendre 2016 pour que sa personnalité réapparaisse enfin dans l’histoire de Biarritz via une exposition organisée à la médiathèque par sa descendance.
En 2017, année des 90 ans de sa mort, je fus chargé d’une recherche approfondie, laquelle s’inscrivait à la suite de mes travaux historiques pour la direction générale de l’Hôtel du Palais en 2016 et de l’ouvrage alors convenu (à paraître).
Il y aurait encore beaucoup à dire sur Alfred Boulant.
On trouvera dans l’article relatif à la résidence du Châtelet-en-Brie des éléments complémentaires.
Parce que Boulant est un sujet vraiment passionnant ! Bonne lecture !
Saint-Eustache et Carmes-Billettes : la restauration de deux portails majeurs des derniers Mansart à Paris
Par
Philippe CACHAU
Le 23/09/2024
C’est avec un plaisir particulier que l’on peut découvrir en cette année 2024, deux réalisations phares des derniers Mansart à Paris enfin restaurées : les portails des églises Saint-Eustache et des Carmes-Billettes au Marais, temple protestant depuis 1812.
Œuvre de Jean Mansart de Jouy, la première fait partie des grands projets religieux de la capitale au XVIIIe siècle, après le portail de Saint-Sulpice par Servandoni, les églises Sainte-Geneviève (Panthéon) par Soufflot et de la Madeleine par Contant d’Ivry.
Témoin de l’importance accordée à ce projet, la première pierre fut posée en mai 1754 par le jeune duc de Chartres, futur Philippe-Égalité, alors âgé de sept ans, tandis que le projet était dédié au duc d'Orléans, son père. Cette cérémonie intervenait à trois mois de distance de l’inauguration, le 25 août, jour de la saint Louis, d’un autre projet phare de l’architecture religieuse du règne de Louis XV : celui de l’église royale Saint-Louis de Versailles, réalisation emblématique de Mansart de Sagonne, superbe vaisseau au-dessus du Potager du Roi. Les derniers Mansart étaient alors, on le voit, au comble de la renommée.
Marguillier de la fabrique et intime du curé, l’abbé Secousse, Mansart l’Aîné ‒ comme on le dénommait alors pour le distinguer de son cadet ‒ se fit fort d’inscrire son beau portail dans un projet urbain ambitieux, formé d’une vaste place à colonnes doriques venant prolonger celles au bas du portail, d’un presbytère et d’un vicariat sur le flanc droit, à l’angle des rues des Prouvaires et Trainée, aujourd’hui disparues. Cet ensemble entendait constituer, rive droite, le pendant des portail et place Saint-Sulpice. Aucun des deux projets urbains ne vit finalement le jour.
La guerre de Sept-Ans (1755-1763) entrava en effet leur réalisation et non le décès supposé de l'architecte comme on le crut longtemps. Par mesure d’économies, le second registre du projet de Mansart de Jouy, tel que figuré par Jacques-François Blondel, dut être modifié. L’architecte avait opéré la synthèse du projet envisagé par Le Vau au XVIIe siècle, reproduit par Sophie Descat dans son article du Bulletin monumental en 1997 (t.155, n° III), à savoir deux tours ajourées d'esprit gothique, reliées par une balustrade, coiffant les porche et loggia à colonnes de Servandoni à Saint-Sulpice, au centre. Un portail qui confirme la conversion de notre Mansart à l’esthétique néo-classique naissante, contrairement à son frère cadet.
La reprise du chantier après 1763 aboutit à la réalisation des parties hautes dont la modeste tour gauche par Pierre-Louis Moreau, architecte du roi, bien en-deçà des celles prévues par Mansart de Jouy. Depuis le début du chantier, l’architecte était décrié par la critique parisienne, à commencer par Pierre Patte, farouche rival des derniers Mansart.
La seconde réalisation religieuse est un des édifices phares du Marais.
Sise entre le BHV et les Archives Nationales, l’église des Carmes-Billettes fut réalisée en 1754-1758, d’après un beau projet aquarellé daté de 1752, approuvé par les religieux en 1753 et identifié par mes soins dans le Minutier central des notaires parisiens, aux Archives Nationales, à la fin des années 1990.
Ce projet révisa partie des plans et élévations commandés en 1744 par les Billettes à Mansart de Sagonne, remaniés par lui en 1747 et 1750 afin de satisfaire les exigences de la paroisse voisine et rivale de Saint-Jean-en-Grève qui entravait chaque fois le projet de reconstruction. Les religieux n'avaient pas versé en effet plus de 3 000 livres à l’architecte pour que son projet restât lettre morte.
Attribuée faussement au Frère Claude, dominicain du noviciat général de Paris, auteur de Saint-Thomas d'Aquin, en raison de restaurations effectuées par lui en 1779, l’église des Billettes est un édifice d’importance à bien des égards :
-elle demeure en effet la dernière église conventuelle de la capitale à disposer de son cloître (XVe siècle).
-sur le plan architectural, elle revisite le concept d’église-halle prolongée d’une rotonde tel que conçu, à plus grande échelle, par Hardouin-Mansart aux Invalides. Mansart de Sagonne doubla dans la nef les tribunes latérales de son aïeul à l’église Saint-Louis, destinées aux femmes.
-des éléments de Saint-Louis de Versailles, cette fois - édifice que Mansart de Sagonne érigeait au moment de la conception du projet des Billettes -, se retrouvent, à savoir : la voûte à doubleaux et pénétrations ; les pots à feu latéraux, disposés ici sous forme de reliefs ; le motif des palmes, symbole de martyr, fréquent dans l’architecture religieuse des Mansart (tribune d’orgue de la cathédrale de Versailles, par exemple), de chaque côté de l'élévation.
-enfin, l’architecte adopta la solution originale - unique à Paris - d’un portail élégant n’empiétant pas sur la rue, étroite alors, l’inscrivant dans la continuité des élévations du couvent envisagé, lesquelles sont restées inachevées à gauche.
Inscrit à l'Inventaire supplémentaire des Monuments Historiques en 1988, l’édifice fut classé en février 1990.
On trouvera de plus amples détails sur les conditions particulières de sa reconstruction au XVIIIe siècle dans mon article publié en 2016 dans le Bulletin de la Société de l’Histoire de Paris et de l’Ile-de-France, année 2014, p. 95-106. Une version intégrale est disponible dans la rubrique Articles de ce site.
Longtemps demeurées sous échafaudages et en piètre état, les portails de Saint-Eustache et des Carmes-Billettes constituent donc deux réalisations religieuses uniques des derniers Mansart à Paris et qui peuvent être appréciées désormais à leur juste valeur.
Emmerveillez-vous au Garde-Meuble de la Couronne !
Par
Philippe CACHAU
Le 29/07/2021
Si vous êtes férus du XVIIIe siècle, vous serez comblés !
Courez vous plonger dans cette époque d'un raffinement extrême en visitant les splendides appartements privés des directeurs du Garde-Meuble de la Couronne, devenu hôtel de la Marine à la fin du XVIIIe siècle.
Au-delà du Siècle des Lumières, vous vous laisserez séduire par le luxe inouï des grandes salles XIXe sur la place de la Concorde, ainsi que par celui du café-restaurant La Pérouse dans la grande cour, nouveau lieu tendance de la capitale.
Vous aurez un avant-goût de ce qui vous attend en vous rendant dans l'album photos.
N'hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir comme toutes celles de ce site.
Bonne visite !


























































