L’album italien de Jacques Hardouin-Mansart de Sagonne, conservé à la Bibliothèque municipale de Versailles, présente un double intérêt :
1°. Il constitue un témoignage rare de l’importance manifestée par un architecte pour le paysage. Intérêt d’autant plus singulier qu’il fut réalisé dans le second quart du XVIIIe siècle, lors du périple de l’architecte dans la péninsule en 1735. Il présente déjà une sensibilité pré-romantique bien avant les vues semblables d’artistes tels Fragonard ou Hubert Robert et, surtout, d’architectes comme Charles-Louis Clérisseau et Robert Adam dans la seconde moitié du siècle.

2°. Cet album constitue aussi l’un des rares témoignages du séjour d’un architecte français en Italie au début du XVIIIe siècle. Hormis François d’Orbay, Robert de Cotte et Jacques V Gabriel, respectivement grand oncle et grand cousin de notre Mansart, à la fin du XVIIe, bien peu étaient les architectes français qui firent le voyage à cette époque. Ainsi, aucun des Mansart ne s’y était rendu avant lui. Le séjour, rappelons-le, deviendra obligatoire à partir des années 1750 et l’arrivée du marquis de Marigny à la tête des Bâtiments du roi en 1749.
De format italien précisément (31 cm x 20 cm), ce recueil, gainé de cuir et doré sur tranche, est d’autant plus émouvant qu’il constitue l’un des rares témoignages sur la formation et les goûts du dernier Mansart. Il s’était rendu en effet en Italie sur les conseils du duc d’Antin, directeur des Bâtiments du roi, successeur de son aïeul Hardouin-Mansart dans cette fonction, à la veille de son élection à la seconde classe de l’Académie en 1736.

L’album présente une quarantaine de vues à travers l’Italie : il ouvre sur le port de Livourne en Toscane et finit par celui de Trieste sur l’Adriatique. Mansart de Sagonne sillonna ainsi la Toscane (vues de Pise et de Florence), l’Ombrie, le Latium et les Castelli romani, Rome, Tivoli, et acheva son périple par Venise et la Vénétie : le Grand Tour avant l’heure !
Ces 40 vues à l’encre noire témoignent aussi de la parfaite maîtrise technique de l’artiste-architecte. Aussi étonnant que cela puisse paraître, l’architecture n’est pas représentée pour elle-même, contrairement à l’usage, mais sert de prétexte à de beaux paysages de ruines, antiques ou médiévales (avant l’heure là aussi).
On notera également la nette prédilection pour les vues panoramiques et la mise en perspective. Ce dernier aspect marque ici l’influence des cours de Jean Courtonne à l’Académie royale d'architecture et l’importance qu’elle revêtait alors dans la formation des architectes.
La mise en perspective des bâtiments était d’ailleurs une grande préoccupation chez les Mansart depuis François Mansart. Mansart de Sagonne l'appliquera merveilleusement à Saint-Louis de Versailles, face à sa rue axiale (rue de la cathédrale), et au château d'Asnières avec sa grande allée au-devant, notamment.

Cet album fut acquis, sur mes conseils, par la Bibliothèque municipale de Versailles en octobre 1999. Il m'avait été signalé en 1997 par feu Marcel Raynal, alors vice-président des Amis de Versailles.
Vous pourrez découvrir plus amplement toutes les facettes de cet album dans mon article paru dans le Bulletin de l’Histoire de l’Art Français, année 2007, 2008, p. 157-171.
