Paris, Maison Clautrier : Mansart de Sagonne démoli 4 fois.

Philippe CACHAU Par Le 25/12/2021 0

Je ne m'étendrais pas sur les démolitions opérées, cette année, par l’agence d’architecture Novembre-Architecture à Paris, dans la maison Clautrier1, 56 rue des Francs-Bourgeois, soit en plein cœur des secteurs protégés du Marais et du quadrilatère des Archives Nationales. L’essentiel a été dit dans l’article de Didier Rykner mis en ligne le 21 décembre.

Afin d’éclairer davantage le lecteur sur ce triste événement, je formulerai les observations suivantes :

1°) C’est la quatrième fois en 30 ans qu’une réalisation de Jacques Hardouin-Mansart de Sagonne (1711-1778), l’un des trois grands Mansart, protégée au titre des Monuments historiques, est démolie en tout ou partie :

-en 1990-1991, un promoteur parisien se livra au saccage intérieur de la maison de l’architecte au 2 rue La Feuillade, près de la place des Victoires, donnant par-derrière sur la rue des Petits-Pères, ancienne propriété des HLM de la Ville de Paris. Il ne laissa qu’un bout de l’escalier principal jusqu’à l’entresol.

-au milieu des années 1990, Hervé Baptiste, architecte M.H., autorisa la démolition de la petite vis au centre du château d’Asnières-sur-Seine, permettant l'accès aux combles, afin d’établir un ascenseur. Quelques années plus tard, un vérificateur des Monuments historiques m'indiqua que cette triste démolition aurait pu être évitée, l'ascenseur n'étant pas véritablement nécessaire au sein de ce monument classé.

C’est avec la même erreur d’appréciation que son confrère Frédéric Didier défit l’ancien monogramme Voyer d’Argenson sur l’avant-corps au profit d’un buste en relief de Louis XV qui n’exista jamais, quand il s’agissait en réalité d’une ronde-bosse disposée au-dessus, remplacée par le vase actuel ensuite. Je ne m'étenderai pas davantage sur l'aménagement de la grande antichambre au-dessous (salle aseptisée, plafond abaissé).

-en 1998, pour la réalisation de l’actuel parking souterrain de la place de la cathédrale Saint-Louis de Versailles, le groupe Eiffage fut autorisé par l’architecte M. H. Bernard Fonquernie et le maire Éienne Pinte à procéder à la démolition du bel aqueduc souterrain en pierre de taille qui allait du bas-côté gauche de l'édifice, sur la place latérale, à la fontaine de la place Saint-Louis. Un aqueduc dans lequel on pouvait se tenir debout et que je fis visiter à une équipe de France 3 Ile-de-France en 1998.

-en 2021, la démolition de l’escalier de service de la maison Clautrier (1752) est d’autant plus désolante qu’il avait été restauré, il y a une vingtaine d’années, comme en témoignent mes clichés pris en 2000, reproduits par Didier Rykner. On mesure ainsi la différence d’approche en matière de patrimoine en 20 ans de temps !

2°) Le silence du ministère de la Culture sur les démolitions des éléments décoratifs subsistants de Nicolas Pineau ‒ célèbre sculpteur ornemaniste du XVIIIe siècle, qui œuvra notamment pour Pierre le Grand à Peterhof  ‒, et en particulier du service d’Antoine-Marie Préaud, conservateur régional des Monuments historiques d’Ile-de-France, en dit long2.

M. Préaud se déclare sensible - à juste titre - à la protection du patrimoine années 1950 de sa ville de Royan, mais autorise, en revanche, sans problème, la disparition d’éléments XVIIIe.

Précisons qu’à aucun moment, son service ne jugea bon de me consulter suite à mes recherches en thèse3.

3°) À la question si elle connaissait ce qui fut détruit, Jacques Hardouin-Mansart de Sagonne ou Nicolas Pineau, Natacha Fricout, architecte de l’Agence Novembre-Architecture, n’eut rien de plus avisé à me répondre que : « je n’étais pas née ! », expression à la mode chez certains actuellement. Chacun jugera …

4°) Le deux poids - deux mesures est toujours ennuyeux en matière de patrimoine : on est exigeant à l’égard du simple privé pour une couleur de façade ou de volet, le déplacement d’une cloison ou de cheminée, mais on l’est beaucoup moins lorsqu’il s’agit d’éléments authentiques relevant de l’État, d’une collectivité, d’une société ou de personnalités bien introduites.

 

                                 Détail de la maison Clautrier avec la transparence de l'escalier de service disparu, cl. Ph. Cachau, octobre 2021                      Escalier de service démoli, Maison Clautrier, 1752, cl. Ph. Cachau 2000

 

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1. Le nom de la maison est Clautrier et non Claustrier. Gilbert-Jérôme Clautrier (1702-1781), premier commis du Contrôle général des finances, signait ainsi son nom. La maison était en partie une annexe de l'hôtel du Grand Contrôle à Versailles, hôtel que j'ai rendu à Jules Hardouin-Mansart en 2011 (voir articles). Elle est le siège de la direction des Archives de France.

2. Je lui avais adressé deux mails, les 5 et 15 novembre, auxquels il accusa réception sans jamais me répondre sur le fond. Didier Rykner reçut mi-décembre une lettre évasive qui témoigne de la gêne occasionnée par nos demandes.

3. Philippe Cachau, Jacques Hardouin-Mansart de Sagonne, dernier des Mansart (1711-1778), thèse d'histoire de l'art, Paris-I Panthéon-Sorbonne, soutenue en juin 2004, t. II, p. 1184-1188 (maison Clautrier). Sur Gilbert-Jérôme Clautrier, voir t. I, p. 520-535, et sur les Pineau père et fils, t. I, p. 322-347.

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