Jules Hardouin-Mansart

Versailles : une architecture religieuse royale !

Par Le 15/05/2026

La Ville de Versailles dispose dans ses quartiers historiques (Notre-Dame, Saint-Louis, Montreuil) d’une architecture religieuse XVIIe-XVIIIe de première importance mais souvent négligée par les historiens de l’art, voire la municipalité elle-même, faute de pouvoir en apprécier toute la valeur artistique.

Prise entre les grandes réalisations parisiennes du temps (Saint-Roch, Saint-Sulpice, Sainte-Geneviève (Panthéon), Madeleine, Saint-Eustache, etc) et celles du château et des Trianons, la cité royale peine beaucoup à exister en effet aux yeux des historiens. Et pourtant !

Les architectes de cette période ont pour noms : Hardouin-Mansart, Mansart de Sagonne, Trouard, De Wailly, Mique, Darnaudin, soit parmi les meilleurs de leur temps, distingués par leur sens de la créativité et de l’audace architecturale.

Si l’église Notre-Dame de Versailles (1684-86) de Jules Hardouin-Mansart, paroisse de la famille royale, peut paraître bien pâle au regard de la chapelle royale (1687-1710), c’est que la présentation que l’on en fait aujourd’hui, dépourvue de ses lys et plombs dorés extérieurs l’ont considérablement affadie. Sa vaste coupole sous les dôme et flèche à plombs autrefois dorés constitue la première du genre à Versailles1.

 

 Joseph Vivien, Jules Hardouin-Mansart, vers 1695, Saint-Petersbourg, musée de l'Ermitage   Vue perspective sur Notre-Dame de Versailles, cl. Ph. Cachau   Jules Hardouin-Mansart (agence), lys et plombs dorés des tours, vers 1684, Archives Nationales

 

Il en va de même de la cathédrale Saint-Louis, église royale s’il en fût, avec ses bulbes et sa flèche dorée, agrémentée avant 1793 du blason royal et des lys de France au centre du portail tandis que les portes latérales comportaient les L entrelacés de Louis XV. Je me suis attaché dans ma thèse en 2004, puis dans l’ouvrage qui suivit en 2009, à redonner à cet édifice toute l’importance qu’il mérite dans la création religieuse du règne2.

 

                       Versailles, La cathédrale Saint-Louis depuis le Potager du Roi, cl. Ph. Cachau                        Mansart de Sagonne - Nicolas Pineau, blason royal ailé et ornements de la partie centrale de la facade, 1743-54, cl. Ph. Cachau  

 

Au-delà de Mansart de Sagonne et du grand Nicolas Pineau, il convient d’évoquer aussi l’importante grande commande picturale faite en 1761 par l’administration des Économats aux meilleurs peintres français du temps (Boucher, Pierre, Vien, Deshays, Jeaurat, Vanloo, Lagrenée, Hallé, Monnet, Millet), si bien évoquée par Xavier Salmon dans ledit ouvrage3. Combien d’historiens de l’art font référence à cette commande majeure dont les œuvres furent exposées au Salon et reçurent les commentaires plus ou moins amènes de la critique (Diderot, Grimm, Fréron, l’abbé Le Blanc, etc) ?

 

    Amédée Vanloo, le baptême du Christ, 1761, chapelle des fonts baptismaux           Jean-Baptiste-Marie Pierre, Descente de Croix, 1761, bras gauche du transept            Francois Boucher, saint Jean-Baptiste prêchant dans le désert, 1760-61, chapelle Saint Jean-Baptiste

 

Saint-Louis de Versailles, c’est aussi le début du néo-classicisme avec la Chapelle des Catéchismes de Louis-François Trouard en 1764, première réalisation du genre à Versailles, quand le Petit Trianon de Gabriel, commencé en 1762, ne sera pas achevé avant 1770 ! Cerise sur le gâteau : les superbes reliefs et médaillons d’Augustin Pajou bien avant ceux de l’Opéra royal4.

 

    Augustin Pajou, médaillon intérieur de saint Jean l'evangéliste, 1764-65       Pierre-Antoine de Machy, interieur de la chapelle des Catéchismes, vers 1772 , Versailles, musée Lambinet        Augustin Pajou, relief extérieur de la Prudence, 1764-65, cl. Ph. Cachau

 

C’est au même Trouard que l’on doit, en 1764-70, l’église Saint-Symphorien de Montreuil, première église néo-classique de France avec ses colonnes doriques et son plan basilical à l’antique, repris par Chalgrin à Paris pour Saint-Philippe-du-Roule à compter de 1767-685. Outre les cannelures des colonnes sur le mode antique, on appréciera les beaux ornements de la porte centrale, déjà Louis XVI, autrefois dorés, et le blason royal au-dessus dont les lys devraient être rétablis comme à Saint-Louis pour une meilleure appréhension de l’origine de l’édifice.

 

                    Louis-Francois Trouard, voûte à caissons de la nef, 1764-70, cl. Ph. Cachau                         Pierre-Antoine de Machy, la nef de Saint-Symphorien de Montreuil en 1772, Paris, musée Carnavalet    

 

Le Reposoir de Charles De Wailly en 1769, rue Dauphine (Hoche), est sans aucun doute l’une des plus grosses pertes architecturales de la cité royale, voire de l’architecture religieuse du XVIIIe siècle, constituant, comme le rappelle Daniel Rabreau « le seul exemple d’édifice religieux complet » de l’architecte6.

Démoli en 1880 pour laisser place au temple néo-gothique actuel, cet édifice témoigne de l’importance que le directeur des Bâtiments du roi Marigny attachait à cet architecte - qu’il fit contrôleur adjoint des Bâtiments de Versailles en 1767 - au point de lui confier ce chantier au détriment du premier architecte du roi Ange-Jacques Gabriel après celui de la décoration de l’Opéra royal en 1768.

 

          Charles De Wailly, 1798                      Charles De Wailly, le Reposoir royal, Versailles, 1769, BNF

 

Cette rotonde néo-classique inscrite dans un carré constituait une version réduite, revue et corrigée, du Panthéon de Rome si apprécié de cette nouvelle génération d’architectes, dites des "piranésiens français", préfigurant le projet de la chapelle de Darnaudin à l’hôpital royal. Son état nous est connu par la description du Cicérone de Versailles.

 

                                                                                 Description du Reposoir,  Cicérone de Versailles, 1822

 

L’architecture néo-classique versaillaise put s’enorgueillir presqu’au même moment de la maison d’éducation voulue par Marie Lezczynska en 1766, dit "Couvent de la Reine", réalisé par Richard Mique, architecte lorrain qui travaillait pour son père Stanislas en tant que premier architecte7.

 

Jean-Marc Nattier, la reine Marie Leszczynska, 1748, Versailles  Richard Mique, vue perspective du couvent de la reine depuis la cour, 1er projet, 1766, Versailles, Bibliothèque municipale  Johann Julius Heinsius, Richard Mique, vers 1770, Nancy, Musee lorrain                                

 

Bâti de 1767 à 1772, le couvent royal est sa première réalisation à Versailles. Son importance dans l’architecture du temps est attestée par les beaux plans, profils et élévations du recueil conservé à la Bibliothèque municipale de Versailles. Il entendait être l’"un des plus beaux et plus commodes du royaume" aux dires de Madame Adélaïde, laquelle poursuivra, avec ses sœurs Victoire et Sophie, l’œuvre de leur mère à son décès en 1768. Le couvent est ainsi autant celle de Mesdames que de la feue reine qui dépensèrent plus de 800 000 livres, soit plus de 9 133 000 euros, somme importante à cette époque.

 

       Richard Mique, plan général du couvent de la reine, premier projet, 1766, Versailles, Bibliothèque municipale                   Richard Mique, vue longitudinale du couvent de la reine, second projet, vers 1771, Versailles, Bibliothèque municpale

 

La savante composition de la chapelle de plan centré, d’inspiration palladienne8, élevée en 1771-72, témoigne du talent et de l’originalité de Mique qui abandonna le plan basilical initial trop commun. Il en fit ainsi l’une des plus belles du genre en France avec ses superbes reliefs et ornements de Joseph Deschamps, ses deux rotondes arrière pour le chœur des religieuses et des pensionnaires, la croisée étant rehaussée des peintures de Gabriel Briard et Jean-Jacques Lagrenée. Mique et Deschamps devaient se retrouver au service de Marie-Antoinette à Trianon dans la décennie suivante (Belvédère, Temple de l’Amour, Théâtre de la Reine).

 

     Richard Mique, plan définitif de la chapelle, 1771, Versailles, Bibliothèque municipale                    Richard Mique, plan des couvertures de la chapelle, projet définitif, 1771, Versailles, Bibliothèque municipale

 

Enfin, last but not least, la chapelle de Charles-François Darnaudin pour l’Hôpital royal conçu en 1781, réalisée en 1786-90, présente un plan centré des plus originaux avec sa rotonde à colonnes et sa balustrade au-dessus, inspirée du Tempietto de Bramante à Rome, placée au centre d’un espace cubique coiffé d’une coupole à caissons sur le mode dudit Panthéon et ce sans le moindre ornement, à l’instar de Trouard à Saint-Symphorien. Un fait notable en cette fin du XVIIIe siècle, souvent prolixe en la matière comme l’attestent les bâtiments évoqués de Mique et de Deschamps à Trianon. Rappelons que le projet de Darnaudin pour l’hôpital de Versailles figurait au rang des plus beaux du genre en France à la fin de l’Ancien Régime9.

 

     Charles-Francois Darnaudin, Hôpital royal de Versailles et sa chapelle, 1781-90, cl. Ph. Cachau             Charles-François Darnaudin, rotonde et coupole de la chapelle de l'hôpital royal de Versailles, 1786-90

 

Ainsi, la cité royale présente-t-elle une architecture religieuse XVIIIe de premier ordre à bien des égards, totalement aboutie, quand les chantiers parisiens peinaient souvent à parvenir à leur terme. On ne compte plus en effet les églises de la capitale restées inachevées, parachevées ou modifiées au XIXe siècle. Point de cela à Versailles. Des édifices restés dans leur jus XVIIIe !

On regrettera, bien sûr, les ravages de la Ière République (1792-1804) durant la Terreur (1792-1794) qui ont totalement dépouillées ces merveilles de leurs superbes ornements et mobilier.

On rappellera simplement que Saint-Louis était assurément, si l’on en juge par les inventaires et descriptions du temps, l’une des églises les plus somptueuses du pays à la fin du XVIIIe par la protection apportée par le Dauphin, fils de Louis XV, et sa famille, ornée d’autels de marbres précieux conçus par Trouard dans le nouveau genre, ses peintures, tapis, lustres, rideaux de soie et ornements liturgiques. Seules les peintures de la grande commande réchappèrent de ce monstrueux saccage. Notre-Dame, Saint-Symphorien et d’autres sanctuaires connurent le même sort comme partout en France.

Quand vous passerez par Versailles, ne manquez pas, autant que possible, de jeter un œil sur ces merveilles !

Voir également l'album photos.

                                                                                

                                                       Nef de Saint-Louis de Versailles, anonyme, 2e moitié XVIIIe, Versailles, Bibliothèque municipale

 

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1.Sur cette église royale, voir François Bergot, Notre-Dame. Église paroissiale et royale de Versailles, Versailles, Art Lys, 2005.

2.Voir mon ouvrage La Cathédrale Saint-Louis de Versailles. Un grand chantier royal du règne de Louis XV, Paris, Somogy, 2009.

3.Ibid, p. 204-231.

4.Ibid, p.61-67.

5.Voir Jean-Marie Pérouse de Montclos, Histoire de l’architecture française de la Renaissance à la Révolution, Paris, Mengès, 1989, p. 427 et 432.

6.Sur cet édifice, voir Daniel Rabreau – Monique Mosser, Charles De Wailly, peintre architecte dans l’Europe des Lumières, cat. expo., CNMHS, Paris, 1979, p. 47 ; Cicérone de Versailles, 1822, p. 217.

7.Sur cet ensemble conventuel, actuel Lycée Hoche, voir Sœur Marie-Claire Tibon, Le couvent de la reine, de Compiègne à Versailles, Paris, Cerf, 2012.

8.Fusion de la Villa Rotonda et de la croisée de San Giorgio Maggiore.

9.Sur cet édifice, voir Régine Cabannes, L’hôpital Richaud et ses secrets, autoédition, Versailles, 2009.

 

Jules Hardouin-Mansart et Versailles, Versailles +, février 2023

Par Le 11/02/2023

Découvrez dans Versailles +, février 2023, n° 54, mon propos sur Jules Hardouin-Mansart et Versailles, p. 20-21.

Trop souvent réduite à la réalisation du château, des deux écuries ou du Grand Trianon, l’activité d’Hardouin-Mansart à Versailles fut protéiforme et s’étendit à tout le site royal : château, jardins, parc et ville.

L’occasion de rappeler dans cet article l’importance de l’architecte dans l’image et la perception de Versailles, quelque peu malmenée ces dernières années au profit des seuls Le Nôtre et Le Brun.

Combien il demeura, plus que tout autre artiste ou personnage du Grand Siècle, longtemps au service du Roi-Soleil (34 ans).

Ces derniers siècles, il fut, hélas, peu récompensé de son génie, contrairement à d'autres gloires nationales.

Gageons que cet article saura combler quelque peu ces lacunes.

 

Article Hardouin-Mansart, Ph. Cachau, février 2023Article Jules Hardouin-Mansart à Versailles, Versailles +, février 2023. p.20-21 pdf

 

 

        Couverture Versailles +, n° 154, février 2023                  Jean-Louis Lemoyne,  Jules Hardouin-Mansart, 1703, Louvre, cl. Ph. Cachau                

François Mansart - Jules Hardouin-Mansart : L’« Entrée du Roi » du parc de Maisons (1658-1670)

Par Le 26/12/2022

Ce qu’il y a de fascinant chez les Mansart, c’est que l’on n’est jamais au bout de ses surprises ! Leurs créations et leur génie sont infinis.

Connaissez-vous la « Porte du Nord » ou « Entrée du Roi » à Maisons-Laffitte ?

 

                                                                          L' Entrée du Roi du parc de Maisons en 1778, AN, CP,N III Seine-et-Oise 378, détail

 

Sise aux limites des domaines de Maisons et de Saint-Germain-en-Laye, à deux pas du pavillon de La Muette, pavillon de chasse réputé de Louis XV, elle est sans doute l’une des créations les plus mal traitées des historiens des Mansart et des jardins aux XVIIe-XVIIIe siècles1.

En 2009, Béatrice Vivien, actuelle adjointe à la culture de la ville, historienne des Longueil et du château de Maisons, y consacra un long article. Elle y fait une analyse solide, illustrée de nombreux plans et documents anciens des Archives Nationales et du fonds documentaire de l’Association syndicale du Parc de Maisons-Laffitte (ASP). On le lira avec grand intérêt dans le fichier ci-dessous.

L’auteure s’étend peu cependant sur l’aspect qui nous intéresse également : qui de François Mansart ou de Jules Hardouin-Mansart est l’auteur de cet ensemble remarquable ?

 

         François Mansart : La place du Nord et la grande perspective de Maisons, années 1650, cl. Ph. Cachau                    François Mansart : Place du Nord du parc de Maisons, milieu XVIIe, cl. Ph. Cachau

                                                                      

Les deux serons-nous tentés de dire. En effet, si le projet naît à la fin de la carrière du Grand Mansart, à partir de 1658, il fut repris et parachevé par son petit-neveu Jules Hardouin-Mansart jusqu’en 1670.

On sait comment le jeune architecte s’était formé sur les chantiers de son grand-oncle et combien il en assura l’achèvement après son décès en 16662. Maisons ne faillit pas à la règle. On peut même se demander si certains des pavillons déployés-là ne sont pas de la main même de l’architecte de Louis XIV comme indiqué plus bas (?).

Inscrite dans la grande perspective du château de Maisons, sans aucun doute la plus longue - 2 400 mètres exactement -, la plus belle du royaume avant l’avenue de Paris de Versailles, cette entrée témoigne du génie conceptuel de François Mansart en matière de constructions et de jardins.

Son objet fut le suivant : comment conserver l’infini d’une perspective, sans murs, ni grilles, ni clôtures d'aucune sorte, tout en la protégeant des intrusions extérieures ?

 

         François Mansart : Pavillon en bastion de la place du Nord, milieu du XVIIe, cl. Ph. Cachau                    François Mansart : Effets de ressauts des fossés, milieu XVIIe, cl. Ph. Cachau

 

Son ingénieuse composition surpasse assurément tout ce que Le Nostre créa en la matière. Cette entrée atteste ce que celui-ci dut au Grand Mansart en même temps que la rivalité ‒ amicale ‒ qui animait les deux hommes : qui de l’un ou de l’autre éblouirait le plus le spectateur par l'audace de ses créations ?  Jamais, en effet, on ne vit saut-de-loup si beau et si complexe.

François Mansart sut protéger là magnifiquement le domaine de Maisons de la faune et des intrus sans nuire à la perspective souhaitée. Béatrice Vivien rappelle que, contrairement aux bois visibles aujourd’hui qui barrent la vue, la grande allée de Maisons ouvrait sur un vaste paysage de landes.

 

                                                                          François Mansart : Panneau vermiculé en grès de Fontainebleau, milieu XVIIe, cl. Ph. Cachau                    

 

La composition de cette entrée en forme de bonhomme tient autant du génie civil que militaire avec ses beaux jeux de renfoncements, ses fossés droits et circulaires, ses pavillons bas en forme de bastions avec grandes salles voûtées, qui enserrent le vaste hémicycle clôturant la perspective en contre-bas.

Les six pavillons initiaux en hauteur, tout comme les grilles qui les précèdent, sont caractéristiques de ce style Mansart, fait d’originalité et du goût prononcé des ressauts.

 

                                 François Mansart : Grille latérale droite et ses beaux effets de ressauts, milieu XVIIe, cl. Ph. Cachau                          François Mansart : Grille latérale droite et son fossé, milieu XVIIe, cl. Ph. Cachau

 

En matière d’originalité, le pavillon de garde qui subsiste de nos jours présente une élévation rompant à plaisir avec la tradition : au lieu d’une élévation uniforme traditionnelle, l’architecte a choisi de déployer, au centre, une grande niche en anse de panier à la manière d’un portail ou d’une porte cochère pour abriter deux baies en renfoncement et un balcon au-devant dans un jeu de va-et-vient.

 

         François Mansart - Jules Hardouin-Mansart : Pavillon de garde, années 1660, face principale, cl. Ph. Cachau                    François Mansart - Jules Hardouin-Mansart : Pavillon de garde, années 1660, détail, cl. Ph. Cachau

 

Comme il se doit, ce pavillon fut couvert d’un comblé brisé, dit alors « à la Mansart ». Si le brisis du comble en partie basse entre bien dans la tradition de François Mansart, en revanche la nature des lucarnes à ailerons et le style général de la construction, avec ses parements de fausses briques, inclinent pour une réalisation d’Hardouin-Mansart. Ou, disons plutôt, qu’il s’agirait d’une réalisation du premier, revu et corrigé par le second si l’on prend en considération le rythme alterné des modillons sous la corniche, originalité plus propre à François qu’à Jules Hardouin. Ce pavillon évoque, en effet, immanquablement les constructions en vigueur à Versailles sous Louis XIV.

 

                          François Mansart -Jules Hardouin-Mansart : Pavillon de garde, vue d'ensemble, années 1660, cl. Ph. Cachau                         Pavillon de garde depuis la terrasse de la grille latérale droite, années 1660, cl. Ph. Cachau

 

Béatrice Vivien 2009 pdfbeatrice-vivien-2009-pdf.

Voir également : Béatrice Vivien, Les demeures et collections d'un grand seigneur : René de Longueil, Président de Maisons (1597-1677), thèse d'histoire de l'art, Claude Mignot (dir.), soutenue en décembre 2014.

_________________________ 

1.Évoquée sommairement dans le dernier ouvrage de Claude Mignot sur François Mansart, paru en 2016.

2. Voir les ouvrages de Bertrand Jestaz et d'Alexandre Gady en 2008 et 2010 et le nôtre, à paraître, qui réactualise le corpus de ses ouvrages.

Abbaye Notre-Dame-des-Anges, Saint-Cyr : la porte identifiée de Jules Hardouin-Mansart (vers 1685)

Par Le 15/10/2022

L’histoire de l’art et du patrimoine est faite d’heureuses surprises :

Isolée au milieu du square Anatole France à Saint-Cyr, près de Versailles, une superbe porte fin XVIIe, ornée du blason royal porté par deux putti sur les côtés, se trouve être la porte principale de l’abbaye royale Notre-Dame-des-Anges.

 

                                                                        Jules Hardouin-Mansart, porte de Notre-Dame-des-Anges, Saint-Cyr, vers 1685, Ph. Cachau, copyright.

 

Restée dans l’ombre de la célèbre maison royale Saint-Louis, celles des dames de Madame de Maintenon, sa voisine immédiate, cette abbaye s’avère en réalité bien plus ancienne : il s’agit en effet d’une abbaye bénédictine du Xe siècle, fondée par Robert III, évêque de Chartres de 1156 à 1164.

Elle bénéficia au Moyen Age d’importants bénéfices des rois Louis VII, Philippe Auguste et Charles V et constituait la maison-mère de trois abbayes de femmes : le prieuré Saint-Antoine de Rosny, diocèse d’Evreux ; le couvent Sainte-Madeleine de Villarceaux, diocèse de Rouen ; et l’abbaye Saint-Corantin, diocèse de Chartres.                                      

Au XVIIe siècle, l’abbaye royale eut pour abbesses :

1°) Élisabeth d’Aligre (1630-169?), religieuse du prieuré de Bellomer, ordre de Fontevraud, de 1654 à 1688. Elle était la fille d’Étienne III d’Aligre (1592-1677), chancelier de France, et de Jeanne Lhuillier, sa première épouse.

2°) Françoise d’Aligre (1634-1719), sœur de la précédente et sa coadjutrice, qui lui succéda de 1688 à 1717.

En 1675, Élisabeth Lhuillier, troisième et dernière épouse du chancelier d’Aligre, belle-mère des précédentes, fut la protectrice de l’hôpital des Enfants Trouvés du faubourg Saint-Antoine à Paris. Elle fit appel à Jules Hardouin-Mansart pour la réalisation d’un vaste pavillon à son usage personnel. Conclu en septembre de cette année, le chantier, trop ambitieux, s’arrêta. Revu par Nicolas II Delespine en 1676, collaborateur d’Hardouin-Mansart, il fut achevé en 16771.

Dix ans plus tard, le même Hardouin-Mansart se trouvait engagé sur le vaste chantier de la maison des dames de Saint-Cyr (1684-1685), au sud-ouest du domaine de Versailles.

 

                                                   Maison royale Saint-Louis, Saint-Cyr, 1684-1685

 

C’est sans doute à ce moment qu’Élisabeth d’Aligre décida de faire appel au premier architecte du roi, voire à son agence, pour réaliser la porte principale de l’abbaye royale Notre-Dame-des-Anges.

Le style en est facilement reconnaissable : jeu des ressauts, parties lisses et refends, élégance propre au "grand genre" du premier architecte du roi.

 

                                                                                Jules Hardouin-Mansart, porte de Notre-Dame-des-Anges, Saint-Cyr, vers 1685, vue d'ensemble, Ph. Cachau, copyright.

 

Cette porte a été faussement datée de 1650, période de la Fronde, peu propice à ce type de réalisation.

Rappelons qu’Élisabeth d’Aligre fut une abbesse très entreprenante, faisant augmenter et orner magnifiquement les bâtiments de l’abbaye, aidée en cela par les largesses de François d’Aligre, abbé de Saint-Jacques de Provins depuis 1643.

Ces bâtiments sont visibles sur le plan levé en 1694 par Bourgault, arpenteur du roi, de la seigneurie de Saint-Cyr, propriété de la maison royale du lieu.

De vastes logis longilignes apparaissent qui évoquent ceux réalisés par Hardouin-Mansart à Port-Royal-des-Champs pour le logement de la duchesse de Longueville, sœur du Grand-Condé.

 

                                                                                 Plan de la seigneurie de Saint-Cyr, Bourgault, arpenteur du roi, 1694.

 

Une nouvelle et belle attribution à Jules Hardouin-Mansart, génie de l’architecture du Grand-Siècle.

Par un heureux hasard et comme un clin d'œil, le lycée Jules Hardouin-Mansart de Saint-Cyr se trouve à deux pas de là !

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*Cf. Bertrand Jestaz, Jules Hardouin-Mansart 1646-1708, Paris, 2008, t. I, p. 139-140 et t. II, p. 158-159.

Sur cette abbaye, cf. Adolphe Dutilleux, L’asile départemental de l’enfance et l’abbaye Notre-Dame des Ange à Saint-Cyr au Val de Gallie, Versailles, 1884.

Portrait de Madeleine Bernard : un nouveau Rigaud identifié

Par Le 30/07/2017

En juin dernier, nous avons eu le plaisir d’avoir confirmation par sa grande spécialiste, Ariane James-Sarazin, conservatrice du patrimoine, de l’authenticité du portrait de Madeleine Bernard par Hyacinthe Rigaud (1659-1743).

Un portrait qui n’était qu'attribué jusqu'ici à l'un des maîtres du portrait français des XVIIe-XVIIIe siècles.

Madeleine Bernard (1684-1716) était la fille du fameux banquier de la Cour, Samuel Bernard (1651-1739), l’un des hommes les plus fortunés de son temps.

Le portrait fut réalisé, semble-t-il, à l’occasion du mariage de Madeleine en 1701 avec le fils d'une autre éminente personnalité du règne de Louis XIV : Jules Hardouin-Mansart (1646-1708), premier architecte du roi et son surintendant des Arts, Jardins et Manufactures, autrement dit son ministre des arts.

Après les brillants mariages de ses deux filles, Catherine-Henriette avec le financier Claude Lebas de Montargis et Catherine avec Vincent Maynon, conseiller au Parlement, Hardouin-Mansart entendait achever en apothéose l’union de son dernier enfant survivant, son fils Jacques (1677-1762), alors conseiller à la première chambre des enquêtes du Parlement de Paris.

Ce mariage, célébré à Paris en janvier 1701, fut considéré comme le mariage du siècle : deux des plus grosses fortunes de France, voire d'Europe, unissaient leurs enfants !

 

                                                                     Hyacinthe Rigaud, Madeleine Bernard, vers 1701, collection privée                                                

 

Les portraits des deux époux, conservés dans la descendance de la famille Bernard jusqu’à présent, présentent le même format ovale et deux cadres quasi-identiques. Ils sont tournés l'un vers l'autre. L’attribution du portrait de Jacques Hardouin-Mansart à Rigaud est rejetée par Ariane James-Sarrazin.

Ceci est d’autant plus surprenant que de nombreux membres de la famille Hardouin-Mansart furent portraiturés par l’artiste, à commencer par l’architecte lui-même, son beau-frère Robert de Cotte (1656-1735) ou son gendre Lebas de Montargis.

Rappelons que Rigaud vécut et mourut rue Louis-le-Grand, dans une maison au n° 1 (plaque en façade) qui se trouvait à deux pas de celle que possédait Hardouin-Mansart, rue neuve des Petits-Champs (actuelle rue Danielle Casanova, nos 4-6, à l’angle de la rue d’Antin). Maison qui échut à sa fille Catherine-Henriette à son mariage en 1693.

On ne doute pas que le portrait de Jacques fut confié à un autre grand maître du genre dont de prochaines analyses devraient permettre l’identification. Je lance, pour ma part, l'hypothèse d'un des portraitistes de son père, quelque peu oublié aujourd'hui mais réputé en son temps : Joseph Vivien (1657-1734).

L'avenir le confirmera mais on sait qu'il réalisa, lui aussi, le portrait d'un autre membre de la famille : Robert de Cotte.

 

                                                                      Joseph Vivien (?),  Jacques Hardouin-Mansart, comte de Sagonne, vers 1701, collection privée                 

                                                       

Après une premier examen de l’œuvre par Ariane James-Sarrazin, le visage de l’épousée est bien de la main de l’artiste. Des radiographies devraient confirmer, là aussi, si le vêtement est de lui ou de l’atelier.

L’originalité de ce portrait réside, notamment, dans les rehauts de blanc de la chevelure au naturel, peinte comme s’ il s’agissait d’une perruque poudrée. Le portrait, extrêmement sobre, voire négligé pour une fille de banquier, est loin des portraits grandiloquents auxquels le peintre nous a habitués pour ce type de personnalité.

Le mariage de Jacques Hardouin-Mansart et de Madeleine Bernard ne tiendra pas longtemps. La réputation de libertins des deux époux était alors bien établie.

Dès 1702, Jacques se liait avec une aventurière, originaire de Toulouse, Madeleine Duguesny ou Duquesny (16-1753), avec laquelle il aura plusieurs enfants dont les survivants furent les architectes Jean Mansart de Jouy (1705-1783) et Jacques Hardouin-Mansart de Sagonne, dit aussi Mansart de Lévy (1711-1778).

Cette liaison adultérine fit scandale à Paris et à Versailles. Une séparation de biens du couple intervint en 1709. Samuel Bernard réclama réparation à Hardouin-Mansart, puis à sa famille jusque dans les années 1720 et ce, malgré le décès de Madeleine en novembre 1716. Le scandale entre ces deux figures éminentes du règne de Louis XIV avait été trop grand.