Le prétendu portrait du marquis de Voyer par François-Hubert Drouais

Ce devait être l'autre évènement de l'inauguration des décors de l'hôtel de Voyer (Chancellerie d'Orléans) aux Archives Nationales, le 19 octobre dernier : la présentation d'un portrait inédit de leur commanditaire, Marc-René de Voyer d'Argenson, marquis de Voyer, attribué à François-Hubert Drouais.

 

                     Guillaume Voiriot ou François-Hubert Drouais (attr. à), portrait d'homme, collection privée, milieu XVIIIe, cl. Ph. Cachau              Détail du portrait attribué à Drouais (Voiriot ?)

 

D'après le cartel - qui ne présente, suivant l'usage, aucun point d'interrogation ou le terme "présumé" -, ce portrait est bien celui du marquis de Voyer, daté vers 1750. Le texte du cartel est encore plus affirmatif, évoquant sa biographie et la commande des décors passée à De Wailly.

Ce portrait fut découvert, expose-t-on, en 2007 par Carole Blumenfeld dans une collection privée. Il a été examinée par l'historienne de l'art Anne Leclair avec laquelle nous nous sommes entretenus : suite aux observations qui suivent, elle a finalement admis que ce ne pouvait être lui.

Après un examen minutieux des traits du visage du présumé marquis de Voyer, il apparait en effet que ce n'est pas lui. La comparaison avec ceux ceux du vrai marquis de Voyer (yeux, nez et menton) d'après les portraits bien connus de Maurice-Quentin La Tour en 1752 et de Charles-Nicolas Cochin, gravé par Claude-Henri Watelet, en 1754, ainsi que - c'est la révélation de ce propos - d'un portrait du marquis conservé dans la famille Voyer d'Argenson, dont nous livrons le détail du visage1, viennent le confirmer.

 

                  Maurice-Quentin Latour : Marc-René de Voyer d'Argenson, marquis de Voyer, 1751, Saint-Quentin                            Charles-Nicolas Cochin, Marc-René de Voyer d'Argenson, marquis de Voyer, Londres, British Museum.

 

Le premier aspect flagrant sont les yeux : comme son père, le comte Marc-Pierre d'Argenson, Marc-René de Voyer présente des yeux globuleux, patents sur la gravure de Cochin et le portrait de famille, comme le révèlent les détails ci-dessous. Ils ne correspondent nullement au doux regard du personnage présenté le 19 octobre.

 

               Hyacinthe Rigaud, Marc-Pierre de Voyer, comte d'Argenson, détail, 1732, château de Versailles                  Marc-Pierre de Voyer, comte d'Argenson, anonyme, XVIIIe, détail

 

Le nez de celui-ci remonte au bout et présente une légère bosse au milieu, quand celui de Voyer est long, droit et légèrement tombant. Les narines de Voyer sont aussi larges tandis que celle de l'anonyme sont plus étroites.

 

               Détail du portrait de La Tour                        Détail de la gravure de Cochin

 

La différence de traits est aussi et surtout patente au droit du menton : l'anonyme présente un menton en galoche qui n'apparait pas sur la gravure de Cochin.

Anne Leclair attribue ce portrait à Drouais quand d'autres spécialistes y voient plutôt la main de Guillaume Voiriot (1713-1799), son confrère de l'Académie royale de peinture et de sculpture. Rappelons, pour mémoire, que nous ne connaissons, à preuve du contraire, aucun lien entre Voyer et Drouais quand, bien au contraire, Voiriot exécuta le portrait de Guillaume II Coustou, sculpteur de notre marquis à Asnières, qui fut aussi celui d'autres artistes. L'hypothèse de Drouais est d'autant moins probante qu'il fut le portraitiste de Madame de Pompadour, ennemie jurée du marquis de Voyer2.

 

                                                      Portrait du marquis de Voyer à son bureau, anonyme, XVIIIe, détail, collection privée.

 

Enfin, le prétendu marquis est présenté le compas à la main où Anne Leclair a vu - à juste tître - une allusion à son goût de l'architecture qui pourrait être aussi celle, ne l'oublions pas, de sa qualité de franc-maçon qu'il partageait avec de nombreux membres de la cour de Versailles comme avec ses architectes Jacques Hardouin-Mansart de Sagonne et Charles De Wailly3. Toutefois, le globe-terrestre à l'arrière-plan n'est nullement celui de l'"ami des arts" que fut Voyer, suivant l'expression de l'architecte François-Joseph Bélanger, mais bien plutôt celui d'un homme féru de sciences et de découvertes4. À moins qu'il ne faille voir là le symbole de son universalisme (?).

Au-delà du portrait de l'anonyme examiné ici, il existe bien, en effet, un portrait du marquis de Voyer assis à son bureau, dans son cabinet de travail de style rocaille. La mauvaise qualité du cliché remis en 1989 ne nous permet pas de le montrer ici. Espérons que ce portrait sera révélé prochainement.

Quant à l'identité du personnage présenté le 19 octobre, elle demeure pleine et entière.

Avis donc à la sagacité des historiens, historiens de l'art et professionnels du monde de l'art ! Leurs avis et conseils sont bienvenus ici.

 

                                                            Présentation du portrait du présumé marquis de Voyer dans la salle à manger, 19 octobre 2021, cl. Ph. Cachau

 

1.Cliché aimablement communiqué par le comte Marc-René D'Argenson (1948-1999) en 1989 et que nous n'avons jamais reproduit jusqu'ici en raison de sa très mauvaise qualité.

2.Sur leur rivalité artistique, voir notre article "Le mécénat du marquis de Voyer aux château et haras d'Asnières-sur-Seine : enjeux politiques et culturels (1750-1755)", Bulletin de la Société de l'Histoire de l'Art français, année 2013, 2017, p. 139-171. Le harcèlement de la marquise contraignit Voyer à démissionner des haras du roi en juillet 1763. Mal lui en prit puisqu'elle décéda quelques mois plus tard, en avril 1764. Rappellons que cette femme de pouvoir avait déjà joué un mauvais tour à son père, le comte d'Argenson, en le faisant exilé en 1757, pour une raison demeurée obscure, sur sa terre des Ormes par Louis XV.

3.Cet aspect de sa personnalité, longtemps ignoré des historiens (Rapoport, Delaume notamment) fut évoqué dans notre thèse à Paris-I en 2004 (t.I, p. 472-474) et publié sommairement dans les Annales de la journée d'histoire du château des Ormes en 2013 (p. 27-29). La loge du marquis de Voyer, comme celle de Mansart de Sagonne, n'est pas connue. De Wailly appartenait, quant à lui, à celle des "Neuf Soeurs", fondée en 1776 mais il est probable qu'il fut initié bien plus tôt par le marquis, son mentor (cf. Monique Mosser-Daniel Rabreau, Charles De Wailly, peintre architecte dans l'Europe des Lumières, catalogue expo, CNMHS, 1979, p. 23-24).

4.Nos travaux pour le programme "Sciences à la cour" du CRCV en 2007-2008. Outre les arts sous toutes leurs formes et le cheval, Voyer était aussi féru de philosophie et de métaphysique par ses échanges avec Voltaire, Dom Deschamps, Helvétius et bien d'autres, plutôt que de sciences.

 
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