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Incendie de Notre-Dame de Paris. Drame national et international. Plaidoyer pour Eugène Viollet-Leduc.

L’incendie de Notre-Dame de Paris survenu le lundi 15 avril 2019 à 18h50 est un drame national et international.

C’est l’âme de la France qui a été touchée, une partie de nous-mêmes qui s’est trouvée amputée. Car Notre-Dame, ce n’est pas seuleument la cathédrale de Paris mais aussi le chœur spirituel du pays, la quintessence de sa foi chrétienne, tout comme son cœur physique, point zéro de ses routes sur lesquelles s’engagèrent des foules de pèlerins à travers l’Europe pour porter la bonne parole depuis le Moyen Age.

L’événement fut si brutal, si inattendu et si incompréhensible que même les plus athées et anticléricaux furent atteints. Les paroles d’un Mélenchon furent ainsi belles et surprenantes de sa part. Quand la grâce gagne les plus rebelles … 

Si la bravoure des pompiers de Paris dans le sauvetage du monument – l’effondrement de ses tours, gagnées par l’incendie au nord, et du magnifique orgue auraient rendu le drame plus effroyable encore – est indiscutable et mérite d’être applaudie, il n’en demeure pas moins bien des questions.

Les résultats de l’instruction en cours nous éclaireront sur les causes réelles du drame. Ce type d’incendie à l’occasion d’une restauration, surtout de couvertures, sont suffisamment nombreux et connus pour deviner ce qui s’est produit : cathédrale Saints-Pierre-et-Paul et basilique Saint-Donatien de Nantes, château de Windsor, Fenice de Venise, etc. L’avenir le confirmera.

Cet événement interroge aussi sur la responsabilité de ceux qui ont la charge de la sécurité de ce monument majeur : Etat, pompiers, clergé. Notre-Dame-de-Paris était-elle suffisamment protégée ? Le chantier de restauration de la flèche est-il bien sécurisé ? Les procédures en cas d’incendie ont-elles été bien respectées ? Y avait-il un plan réel d’intervention des pompiers en cas de sinistre dans la couverture ? Le matériel employé était-il adapté ? Y avait-il des modes d’intervention plus efficaces ? Tous devaient bien se douter qu’un jour cela arriverait. Gouverner, c’est prévoir et prendre les mesures qui s’imposent.  

On s’étonne en effet qu’en 2019, avec toute la technologie dont on dispose, on ne soit pas en mesure de circonscrire rapidement un tel sinistre sur ce type d’édifice. Pourquoi, comme dans certains monuments (château de Versailles notamment),  ne disposait-on pas d’une unité de pompiers présente à proximité ?  Quelles sont les expériences en la matière à l’étranger ? Là-dessus, les médias ne nous éclairent pas trop.

Comme l’évoquent certains, beaucoup de choses seront à reconsidérer après cet incendie. Des mesures draconiennes devront être adoptées pour une sécurisation maximale des chantiers de restauration des Monuments historiques, qui plus est quand il s’agit de travaux particulièrement sensibles et inflammables. Rappelons qu’outre monument historique classé, Notre-Dame figure au rang du patrimoine mondial de l’Humanité de l’Unesco.

Comme si un drame aussi effroyable ne suffisait pas, il a fallu que certains trouvent matière à polémiques. On sait depuis toujours que les Français sont un peuple de Gaulois querelleurs et batailleurs. Une polémique sur les dons est à peine sortie qu’une autre apparait sur la reconstruction de la flèche. Les fumées du cadavre sont à peine éteintes que les cupides voient déjà le bénéfice qu’ils vont pouvoir tirer de l’effondrement de la flèche pour leurs finances et leur gloire personnelle.

Le lobby de l’art contemporain dans les monuments (anciens ministres de la culture, architectes, responsables des monuments historiques et autres cultureux en verve) entendent faire table rase du passé et mettre leur marque sur Notre-Dame-de-Paris au prétexte que l’édifice est fait de strates successives et que le XXIe siècle doit apporter sa touche. Hélas pour eux, si Notre-Dame est bien un édifice des XIIe-XIVe siècles, il a été amplement refait au milieu du XIXe siècle par l’un des architectes majeurs du temps : Eugène Viollet-Leduc (c’est ainsi que le nom s’orthographie réellement).

On a beaucoup parlé dans les médias de Victor Hugo. Trop sans doute. Car si le grand auteur romantique s’émut à juste titre du délabrement de Notre-Dame et du désintérêt du public, comme des autorités, s’il alluma la mèche de sa restauration grâce à son roman à succès publié en 1831, l’acteur de la résurrection de l’édifice fut néanmoins Eugène Viollet-Leduc. Cela mérite d’être rappelé et souligné, encore et toujours.

Dans un pays plus sensible à la peinture, aux arts graphiques et décoratifs qu’à l’architecture, qui requiert connaissances techniques et esthétiques, cela n’a rien d’étonnant. L’architecture est mal aimée du grand public et des médias en France même si le talent de nos architectes est reconnu internationalement. Même au sein des conservateurs du patrimoine, bien peu s’intéressent et maîtrisent le sujet. J’en sais quelque chose.

Un rappel sur l’importance de Viollet-Leduc s’impose donc. Sous son allure de professeur Nimbus, l’architecte fut le chef de file d’une lignée d’artistes férus d’art médiéval qui contribuèrent à sa réhabilitation. On lui doit la restauration et la création d’une foule de monuments et bâtiments : Vézelay, Mont-Saint-Michel, Carcassonne, Sainte-Chapelle, Pierrefonds, château d’Abadia au Pays basque ...,  et surtout de nos cathédrales gothiques.

Il fut aussi le théoricien de l’architecture médiévale appliquée aux édifices de son temps et de la restauration des monuments historiques, ainsi qu’un designer – j’emploie le terme à dessein − d’ornements d’architecture, de motifs décoratifs, de meubles et d’objets d’art néo-gothiques, dont certains pour la liturgie de Notre-Dame, qui devaient inspirer les créateurs de la Belle Epoque et au-delà. L’architecte américain Frank Lloyd Wright, entre autres, sait ainsi ce qu’il lui doit.

Viollet-Leduc occupa différentes fonctions éminentes : chef du Bureau des monuments historiques en 1846, membre de la Commission des arts et édifices religieux en 1848, de la Commission supérieure de perfectionnement des Manufactures nationales de Sèvres, des Gobelins et de Beauvais en 1849, Inspecteur général des Édifices diocésains en 1853, architecte des Édifices diocésains en 1857, membre de la Commission des monuments historiques en 1860, professeur à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris en 1863 et d'autres encore.

Aux côtés de l’auteur et inspecteur général des Monuments historiques, Prosper Mérimée, intime de l'impératrice Eugénie, il permit de porter un regard nouveau sur le patrimoine français, voire européen, et définit pour longtemps la déontologie en matière de restauration d’édifices. Critiqué abusivement par les puristes du Moyen Age à la fin du XXe siècle, qui méconnaissaient son œuvre et honnissaient - avec d’autres - le XIXe siècle, la validité de ses conceptions esthétiques est aujourd’hui davantage appréciée. On a ainsi pu mesurer l’erreur de la dérestauration de Saint-Sernin de Toulouse opérée dans les années 1990. L’expérience ne devait pas être renouvelée.

C’est avec le même mépris que certains se proposent de faire fi de l’œuvre de l’architecte à Notre-Dame de Paris en proposant une flèche autre que la sienne. On conserve fort heureusement les douze statues des apôtres qui se trouvaient à la base, ôtées la semaine précédant l’incendie. Statues créées par l’architecte, dont l’une d’elle le représente sous la figure de saint Thomas, patron des architectes, et que l’on pourra rétablir sans problème. On conserve également tous les plans et éléments permettant la reconstruction de la flèche.

Qu’on le veuille ou non, la cathédrale que l’on voit aujourd’hui est la création d’Eugène Viollet-Leduc. Pas une pierre, pas un vitrail, pas une décoration intérieure, pas un aménagement, pas un éclairage qui n’ait été restauré, remplacé, créé ou imaginé par lui. Il y exprima toute sa ferveur créatrice autour du gothique. Si le chœur de Notre-Dame conserve en partie le décor composé au XVIIIe siècle, si les Mays, tableaux offerts chaque année par la corporation des orfèvres aux XVIIe-XVIIIe, sont demeurés dans l’édifice, les chapelles latérales, la sacristie et autres lieux ont été décorés suivant les motifs de Viollet-Leduc, revisités suivant ses conceptions du gothique.

Outre la flèche que nous évoquerons plus loin, le portail de Notre-Dame est ainsi son entière création : toutes les statues sont de lui. Les figures des trois portes ont été refaites voire recrées purement et simplement car disparues ou vandalisées. Idem pour la galerie des rois au-dessus (les statues furent toutes décapitées et abîmées par le temps), les statues d’Adam et Eve au centre, ajoutées, etc. L’iconoclasme des révolutions successives avaient tout massacré.

Il en va de même des chimères et autres figures fantastiques disposées dans les tours, des statues sur les pinacles, des gargouilles reconstituées suivant ses connaissances et son goût, des arcs-boutants remplacés. De 1843 à 1864, Viollet-Leduc passa tout au crible en collaboration avec Jean-Baptiste-Antoine Lassus, le restaurateur de la Sainte-Chapelle. À la mort de celui-ci en 1857, il restera le seul maître à bord.

L’architecte entendait ainsi donner à l’édifice une cohérence stylistique qui, si elle n’est pas toujours avérée d’un point de vue historique, s’appuyait néanmoins sur sa connaissance profonde de l’art gothique, à la fois dans les fouilles, les archives et  sur les monuments qu’il avait pu observer dont certains furent détruits ensuite. 

Rappelons également que les conceptions de l’architecte s’étendirent, on l’oublie souvent, aux abords de la cathédrale : jardins, cloitre, archevêché, parvis dégagé en collaboration avec le préfet Haussmann, suivant un projet global et sa fameuse maxime : « restaurer un édifice, ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé à un moment donné ». Toucher à la flèche de Notre-Dame, c’est donc ruiner la vision globale voulue par l’architecte ici et les architectes contemporains auraient beau jeu de jouer sur l'ambivalence de la citation.  

C’est en 1859 qu’Eugène Viollet-Leduc rétablit la flèche qui avait été démontée en 1786 alors qu’elle menaçait de s’effondrer. Il existait ainsi bien - contrairement à certaines assertions, dont celles de Stéphane Bern - une flèche sur l’édifice sous l’Ancien Régime. Avec la couverture incendiée, il s’agissait d’une des pièces maîtresse de la charpenterie et de l'art du plomb de la cathédrale. Ne pas la rétablir serait une erreur que les générations futures et l’opinion internationale ne nous pardonneraient pas.

À une époque où sévit particulièrement la confusion des esprits, où le souci de cohérence – celui souhaité par Viollet-Leduc ici – n’est parfois pas la préoccupation première des architectes du patrimoine*, où sévit encore la méconnaissance et le mépris de l’art du XIXe siècle chez beaucoup de nos contemporains, architectes compris, il convient donc de ne pas trop se précipiter en la matière et de respecter les chef d'oeuvre du passé. Car les connaisseurs le savent : la flèche de Viollet-Leduc est un chef d'oeuvre de la charpenterie et de la ferronnerie du XIXe siècle.

Il a été rappelé, à juste titre, que la cathédrale Notre-Dame de Paris ne relève pas de la seule autorité de l’Etat français - les cathédrales sont à la charge de l'Etat depuis la loi de 1905 - mais aussi de nombreuses instances dont l’archevêché de Paris et l’Unesco. Pour se ménager les bonnes grâces des créateurs contemporains, le gouvernement a décidé l’ouverture d’un concours international d’architecture. Soit. Il devra néanmoins se concerter, quoi qu’il en soit.

Que certains se rassurent, je n’ai rien contre l’architecture contemporaine. Bien au contraire, je l’adore, surtout à l’étranger où nos architectes font des merveilles que la frilosité et la réglementation tatillonne françaises empêchent de réaliser chez nous. Mais attention chaque chose à sa place. J’en veux pour preuve les aménagements de Dominique Perrault – l’architecte de la Grande Bibliothèque à Paris (ndlr) – dans un autre monument insigne du patrimoine français, également classé à l’Unesco : le château de Versailles. Les aménagements effectués dans le pavillon Dufour et la vieille aile de Louis XIV en prolongement, à gauche de la cour, en 2013-2016, sont calamiteux à cet endroit, mais superbes dans un édifice contemporain approprié. Cette manie de mettre du contemporain dans les monuments historiques aboutit à d’autres catastrophes comme, par exemple, les passerelles en bois dans le cloitre de l'abbaye de Fontevraud.  De quoi, vous vaccinez pour longtemps de l’art contemporain dans les monuments.

Les vues aériennes de Notre-Dame avant l’incendie convaincront, je n’en doute pas, politiques et responsables du patrimoine, de la beauté de la flèche de Viollet-Leduc, de son intérêt évident, de la sagesse de la rétablir. C’est, je le redis, un chef d’œuvre de la charpenterie et de la ferronnerie du XIXe siècle !

Si l’on veut de la modernité, elle pourra s’effectuer dans les structures et les matériaux de la charpente. L’exemple de la cathédrale de Reims est, me semble-t-il, fort satisfaisant à cet égard. Seul le respect de l’esthétique extérieure compte au final. Les puristes voudront sans doute rétablir la charpente en bois mais c’est risquer un nouvel incendie plus tard, quand bien même le bois est ignifugé. Il y a toujours des surprises. Et puis, ce n’est pas très écologique : abattre des centaines d’arbres pour un monument historique, aussi éminent soit-il, ce n’est pas  raisonnable de nos jours. C’est ouvrir de nouvelles polémiques avec les tenants de la nature dont nous n’avons pas besoin. On trouvera ainsi moyen de satisfaire ici la créativité des architectes contemporains et tout le monde sera satisfait.

Les avis divergent quant à la remise en état de la cathédrale en 5 ans. Suivant l’exemple du président Mitterrand avec les Grands travaux des années 1980-1990, un EPA (établissement public administratif) a été créé pour gérer l’ensemble des intervenants et éviter les lenteurs administratives. Cela fonctionne bien si la personne à la tête de l’EPA est compétente, sait décider et mettre tout le monde en musique. Il faut absolument éviter les débats interminables si l’on veut respecter le délai fixé par le président de la République (le goût de la réunion est bien connu chez nous). Les Allemands ont démontré en 1948 qu’ils étaient tout à fait possible de rétablir la couverture d’une cathédrale comme celle de Cologne – la plus vaste d’Europe après celles de Séville et de Milan (ndlr) – en un temps record !

Il faudra aussi veiller à la modération des honoraires des architectes et au respect des devis des entreprises. Beaucoup voudront profiter de l’aubaine pour faire durer le plaisir. Les sommes faramineuses dépensées pour le Grand Palais sont un bon exemple de la gourmandise de certains. Notre-Dame n’y échappera pas.

Nous disposons désormais des moyens de la restauration-reconstruction : le milliard d’euros de dons a été dépassé à l’issue de la semaine (sainte) de l’incendie. Le handicap financier est surmonté. Reste à fixer rapidement un échéancier pour dresser l’état du bâtiment et le projet dans l’année qui suit avant de mettre les gens suffisants et compétents pour honorer la promesse du président.

La beauté de la capitale ne souffrira pas longtemps les échafaudages qui couvriront Notre-Dame. Plus vite, nous les supprimerons, plus vite, nous en serons contents, plus vite les touristes reviendront pour le bonheur des commerçants, les finances de l’Etat, de Paris et sa région, ainsi que la création des emplois qui gravitent autour de la cathédrale-mère. De quoi faire taire les chafoins.

Il s’agit là d’un formidable défi. Le monde entier nous regarde. Ne le décevons pas !

 

https://www.citedelarchitecture.fr/fr/exposition/viollet-le-duc-les-visions-dun-architecte

http://passerelles.bnf.fr/dossier/cathedrale nd paris 03.php

https://carrierespatrimoine.wordpress.com/2015/10/01/viollet-le-duc-les-visions-dun-architecte

 


*On mêle ainsi volontiers au château de Versailles, des jardins dits « Le Nostre » (un bosquet est d'époque Louis XVIII tandis qu'un autre fut inauguré en 2014) avec un état intérieur Louis XVI (1789) dans le corps central, par exemple.

 

Conférences Versailles - Biarritz 2019

Découvrez l'histoire et l'architecture de la Biarritz de Napoléon III sous le prisme méconnu de Versailles et de Trianon. Informations et inscription dans Conférences.

     Affiche Biarritz - Versailles, conférence 16 janvier 2019

Colloque international François-Joseph Bélanger, Château de Maisons-Laffitte, 6-8 décembre 2018

François-Joseph Bélanger (1744-1818) fut l'un des architectes majeurs de la seconde moitié du XVIIIe siècle. On trouvera la diversité de ses talents consignée dans le programme du colloque ci-dessous, organisé à l'occasion du bicentenaire de sa mort.

Bélanger est surtout connu pour avoir tenu le pari donné par le comte d'Artois - futur Charles X - à sa belle-soeur, Marie-Antoinette, d'ériger un nouveau pavillon de plaisance en moins de trois mois : celui de Bagatelle. Pari tenu (septembre - novembre 1777) ! Ce prodige vaudra à l'architecte la commande, la même année, de la Folie Saint-James à Neuilly par Claude Baudard de Vaudésir, baron de Saint-James. Bélanger réalisera aussi pour le comte d'Artois, cette année-là, la fameuse salle à manger néo-classique du château de Maisons (1777-1784).

Le comte d'Artois avait recruté Bélanger, dont il fut le premier architecte de sa maison en 1778, sur la recommandation de Marc-René de Voyer d'Argenson, dit le marquis de Voyer (1722-1782) ainsi que l'indique une lettre de l'architecte à celui-ci du 22 août. Le marquis était réputé en effet pour son goût sûr, audacieux, et la protection accordée à de nombreux artistes par ses nombreuses commandes pour les château et haras d'Asnières, la réfection et les nouveaux décors de l'hôtel d'Argenson, dit aussi "Chancellerie d'Orléans", près le Palais-Royal à Paris, les château, haras et grange-écurie des Ormes (Vienne), réalisations que l'on trouvera évoquées sur ce site.

 

                                 Joseph-Siffred Duplessis : Charles-Philippe de France, comte d'Artois, vers 1779, château de Versailles               Maurice-Quentin Latour : Marc-René de Voyer d'Argenson, marquis de Voyer, 1751, Saint-Quentin

 

En 1778, Bélanger se montra également reconnaissant envers le marquis de la recommandation qu'il lui avait accordée auprès d'un autre commanditaire prestigieux, Lord Shelburn à Londres. Il confirma ainsi son rôle éminent dans les arts de son temps : "non seulement vous êtes l'ami des Arts, mais vous méritez d'être le père des artistes" !

Bélanger et Voyer avaient de nombreux liens à commencer par celui de son maître, Julien-David Le Roy, pionnier de l'hellénisme français, membre des Académies royales d'Architecture et des Inscriptions et Belles-Lettres. Le Roy était le protégé et le conseiller du marquis depuis les années 1750. Il y eut aussi la proximité de Bélanger avec son confrère, Charles De Wailly, architecte du marquis à partir des années 1750 (décors de la salle à manger du château d'Asnières (1754), de l'hôtel d'Argenson (1762-1770), constructions du corps central du château et de la grange-écurie des Ormes (1766-1783). Bélanger était aussi proche de l'élève et collaborateur de De Wailly, Bernard Poyet, qui oeuvra sur les derniers chantiers.

Bélanger et Voyer avaient d'autres points communs : l'Angleterre - l'architecte s'y rendit à deux reprises (1773 et 1778) - et le cheval : par sa maîtresse, la fameuse cantatrice Sophie Arnoult, Bélanger travailla à l'hôtel parisien et au haras de Canisy en Normandie, propriété de Louis-Félicité de Brancas, comte de Lauraguais, ami de longue date du marquis de Voyer.

La relation entre Voyer et Artois s'était établie, quant à elle, par l'intermédiare de Louis-Philippe-Joseph, duc de Chartres, futur duc d'Orléans, intime des D'Argenson et cousin d'Artois. La proximité d'anciens ou de nouveaux domaines respectifs en bordure de Seine (châteaux de Neuilly et d'Asnières pour Voyer d'Argenson, Bagatelle et Maisons pour Artois), leurs goûts communs de l'Angleterre, des arts et surtout des chevaux avaient servi également leur relation. C'est par ce biais, en effet, qu'elle se fit : en 1775, date d'acquisition de Bagatelle par le comte, le marquis de Voyer vendit des pur-sang anglais, issus de ses haras des Ormes, au duc de Chartres.

Artois procèda de même en 1777 pour la réalisation de ses haras de Maisons, établis dans les écuries du château. Voyer lui prodigua alors ses conseils à cet effet, ainsi que pour sa salle à manger par le recrutement de Bélanger. L'architecte était déjà au service de la Couronne en tant que dessinateur des Menus Plaisirs depuis 1767. Parallèlement à Maisons, il devait réaliser les écuries du comte, rue d'Anjou à Paris (1778), où Voyer avait les siennes, et celles de son épouse à Versailles (1783).

Ce sont là des aspects méconnus de l'histoire de ces hommes emblématiques d'un certain art de vivre à la française au XVIIIe siècle. Aspects qu'il nous a paru important d'évoquer à l'occasion de ce colloque.

 

                  François-Joseph Bélanger : Chateau de Bagatelle, 1777              François-Joseph Bélanger : Salle à manger du comte d'Artois au château de Maisons, 1777-1784, cl. Ph. Cachau

 

Programme colloque Bélanger, décembre 2018programme colloque Bélanger, décembre 2018

 

Sources : Poitiers, Bibliothèque universitaire, fonds ancien, Archives d'Argenson.

               Nicole de Blomac : Voyer d'Argenson et le cheval des Lumières, Paris, éd. Belin, 2004.

Louis-Philippe à Versailles, c'est aussi Trianon et la cathédrale Saint-Louis

Le château de Versailles rend hommage, du 6 octobre 2018 au 3 février 2019, à Louis-Philippe, roi des Français, qui décida en 1833 de consacrer le lieu « À toutes les gloires de la France" par la création d’un musée de l’histoire de France, depuis Clovis à son arrivée sur le trône en 1830. Ce musée fut inauguré le 10 juin 1837 et ouvrit ses portes dès le lendemain. L’exposition, dont la commissaire est Valérie Bajou, était prévue depuis une dizaine d’années au moins mais n’avait jamais pu voir le jour.

 

                                         Horace Vernet : Louis-Philippe et ses fils, Château de Versailles, 1846

 

Longtemps, en effet, depuis Pierre de Nolhac (1859-1936), conservateur du château de 1892 à 1919, ce musée français demeura honni de la conservation du château. Seul l’Ancien Régime retenait toute son attention. Plus généralement, hormis, l’ère napoléonienne au Grand Trianon, le XIXe siècle était proscrit suivant le goût général du XXe siècle. Les choses évoluèrent quelque peu à partir des années 1970-1980 quand, suite à la loi programme de 1978, on décida de conserver le musée de l’Histoire de France – établi à l’emplacement d’anciens appartements princiers (aile sud) et de courtisans (aile nord) – dans les ailes et de rétablir l’état Ancien Régime au 6 octobre 1789, départ de la cour, dans le corps central.

Cette exposition permet de découvrir les superbes salles conçues dans le goût du temps (des Croisades, Napoléon, de 1830) et surtout les trois salles relatives à la conquête de l’Afrique du nord (Constantine, Smala et Maroc) confiée au grand peintre du temps, Horace Vernet (1789-1863). C’est en effet avec Louis-Philippe que s’ouvre l’ère coloniale de la France. Demeurées invisibles depuis des décennies, ces salles servirent tour à tour de réserves puis de lieux d’exposition. On peut enfin les découvrir dans leur état originel.

 

          Salle de Constantine, château de Versailles, 1842             Salle de la Smala, château de Versailles, années 1840

 

Louis-Philippe à Versailles, ce n’est pas que le château et son musée historique. Lors de ses séjours dans la cité royale, comme Napoléon, le roi des Français logeait au Grand Trianon et ce dès 1833. Pour lui et sa nombreuse famille, il décida le réaménagement des lieux en 1835. Il fit ainsi établir une chapelle dans l’aile de Trianon-sous-bois où sa fille Marie-Christine-Caroline-Adélaïde (1813-1839) épousa, en octobre 1837, le prince allemand, Alexandre de Wurtemberg (1804-1881).

 

              Chapelle de Louis-Philippe au Grand Trianon, aile de Trianon-sous-bois, 1835-1838               Achille Devéria : Assomption, chapelle du Grand Trianon, manufacture de Sèvres, 1838

 

Outre les appartements bien connus et encore visibles de la reine des Belges – sa fille Louise-Marie-Thérèse (1812-1850) – et le salon de famille, réalisé à l’emplacement de deux anciens salons de Louis XIV, le roi des Français fit installer son appartement à l’extrémité de l’aile sud du palais qui donnait à la fois sur les jardins et le Grand Canal, derrière l’ancien salon du conseil de Louis XIV. Il avait installé sa chambre, qui était aussi celle de Marie-Amélie – le roi et la reine couchaient bourgeoisement dans le même lit - dans celle qui fut affectée, au début du siècle, à l’impératrice Marie-Louise. Le lit de Louis XVIII aux Tuileries fut affecté là et agrandi pour l'occasion. Les enfants furent installés dans la partie nord dont les cinq fils du roi dans l’aile de Trianon-sous-Bois.

 

           Grand Trianon, salon de famille de Louis-Philippe              Grand Trianon, chambre de Louise-Marie-Thérèse d'Orléans, reine des Belges

 

Cet appartement fait l’objet, depuis 2016, d’un rétablissement complet à l’emplacement des anciens appartements des hôtes de marque, établis en 1966, lors de la restauration du palais par le général de Gaulle. Ce rétablissement est mené par le talentueux Jérémie Benoit, conservateur en chef, à qui l’on doit la superbe restauration intérieure - dans son état Premier Empire - de la maison de la reine au hameau (inaugurée en juin 2018). Il a ressorti des réserves tout le mobilier de Louis-Philippe qui était  demeuré entreposé là depuis l’ère Pierre de Nolhac. On pourra redécouvrir ces appartements très prochainement. Voilà un pas de plus vers l’état XIXe du Grand Trianon.

Pendant ses séjours à Versailles, Louis-Philippe et sa famille venaient aux offices à la cathédrale Saint-Louis. En octobre 1837, soit quelques mois après l’inauguration du musée historique du château, il assista au Te Deum qui fut donné suite à la prise de Constantine (Algérie), le 13 du mois.

Le début de son règne fut marqué par le rétablissement de la chapelle axiale de la Vierge : en 1835, on commanda à l’artiste tyrolien, Dominique Malkenecht (1793-1876), dit aussi Molkenecht, une statue de la Vierge à l’enfant en marbre qui sera présentée au Salon du Louvre en 1837. L’artiste s’était distingué alors par une Assomption de la Vierge pour la cathédrale de Metz  (1835-1836). La commande venait rendre hommage à la Vierge pour avoir protéger la cité royale de l’épidémie de choléra qui avait sévi à Paris et ses environs en 1831-1832.

                   

                                         Cathédrale Saint-Louis, chapelle de la Vierge, années 1840

 

La réalisation de cette statue devait conduire au rétablissement complet de la chapelle dans les années 1840. En 1843, l’évêque, Mgr Louis Blanquart de Bailleul, décida la réfection de l’autel et fit disposer par la fabrique la balustrade en marbre que l’on voit aujourd’hui. Les marbres furent issus de la Petite Venise, près du Grand Canal, où se trouvaient différentes margelles des bassins du parc. En 1847, la statue de Malkenecht, disposée jusqu’alors sur un piédestal, put enfin trouvée place au-dessus de l’autel, conformément au souhait des fidèles. On réalisa cette année-là la gloire baroque avec têtes de chérubins. L’ensemble remplaçait le tableau de Hyacinthe Colin de Vermont, La présentation de la Vierge au Temple (1755), accrochée là depuis le milieu du XVIIIe siècle (tableau visible dans une chapelle latérale de la nef).

 

              Dominique Malkenecht, Vierge à l'enfant, cathédrale Saint-Louis, 1835-1837                    Achille Devéria : Assomption, chapelle de la Vierge, cathédrale Saint-Louis, manufacture de Sèvres,1847-1848

 

La restauration de la chapelle de la Vierge s’acheva par la réalisation des vitraux de l’Annonciation et de l’Assomption. Ils furent confiés à Achille Devéria (1800-1857),célèbre peintre et lithographe de l’ère romantique, que Louis-Philippe avait sollicité pour son musée historique et le vitrail de la chapelle du Grand Trianon. Exécutés par la manufacture de Sèvres, ces superbes vitraux furent installés en juin 1848. Le roi des Français était alors déchu depuis la révolution survenue en février. Il avait offert le vitrail de l’Assomption en mars 1847sur sa liste civile en gage de bienfaisance à la ville de Versailles.

Après votre visite de l’exposition au château, pensez aussi à parachever votre périple par celle de ces deux sites emblématiques de sa présence à Versailles.

Napoléon III et Eugénie font un château en Espagne

Découvrez cet été Arteaga, la résidence médiévale méconnue de Napoléon III et d'Eugénie dans le Pays basque espagnol. Ils n'y résideront jamais mais elle figurait parmi les résidences de leur liste civile.

 

         Blason de la famille Arteaga (cliché Philippe Cachau)

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